L’attaque qui se voulait éclair israélo-américaine contre l’Iran s’apparente, jour après jour, semaine après semaine, à un conflit piégeux, à la sortie de crise bien incertaine et aux conséquences, régionales et mondiales, toujours plus préoccupantes. La crise n’est plus seulement militaire et géopolitique : elle est devenue énergétique, maritime, financière, logistique et à terme industrielle, entre flambée des prix du pétrole et désorganisation des chaînes mondialisées d’approvisionnement (en pétrole brut, produits raffinés ; plastiques, urée, engrais, hélium, soufre…). Un funeste effet « boule de neige » se répercute à travers toute l’économie mondiale alors que commencent à se profiler les premiers signes d’impacts sur les processus de fabrication de microprocesseurs et d’autres produits que l’on imaginait de prime abord non carbonés.
Et le pire pourrait ne pas être encore survenu, avec un risque réel d’enlisement du conflit dans le temps et de propagation dans l’espace (cf. les tentatives iraniennes de cibler à coup de missiles balistiques les bases britanniques de Chypre et de Diégo Garcia, bien loin du Golfe). Dans un tel contexte, le scénario d’une implosion de l’Iran, de sa balkanisation par le biais de l’instrumentalisation de groupes armés issus de ses diverses minorités ethniques, ne peut plus être écarté, avec le risque de voir ce pays basculer dans une guerre civile aussi confuse que sanglante. C’est ce scénario des plus préoccupants pour l’avenir qu’explore ce nouvel article d’Horizon 2035, rédigé par Bassem Laredj,. Bassem est un contributeur régulier du site. Docteur en droit international, il est analyste stratégique et enseignant universitaire en Droit international et Relations internationales. Il est également président- fondateur du cabinet de conseil Amane Risk Consulting, spécialisé en Renseignement d’affaires et Risque pays.
L’Iran, avec une population de près de 90 millions et une superficie de plus de 1 648 000 km², détient une position stratégique fondamentale. À l’intersection de plusieurs espaces géopolitiques majeurs — le Caucase, l’Asie centrale, le Golfe Persique et le sous-continent indien — le pays est un véritable nœud géopolitique. Héritier d’une tradition étatique très ancienne, l’Iran s’appuie sur une identité nationale forte forgée à travers l’histoire, malgré une grande diversité ethnique et linguistique. Depuis l’avènement de la République islamique en 1979, l’Iran s’est affirmé comme un protagoniste incontournable des dynamiques régionales. Outre son engagement envers la question palestinienne et ses liens avec des groupes armés palestiniens (Hamas, Jihad islamique), l’influence de Téhéran se manifeste sur plusieurs fronts du Moyen-Orient, particulièrement en Irak, en Syrie, au Liban et au Yémen. Cette influence régionale, associée à un régime théocratique valorisant un discours révolutionnaire, souverainiste et structurellement hostile aux États-Unis et à Israël, a considérablement exacerbé les tensions avec Washington et Tel-Aviv. Ces relations conflictuelles, amplifiées par des efforts de longue haleine pour se doter d’armes nucléaires, ont culminé le 28 février dernier lorsque ces deux pays ont lancé une offensive militaire contre la République islamique, alors même que Téhéran était engagé dans des pourparlers avec les États-Unis concernant son programme nucléaire.
Malgré l’intensité des frappes aériennes qui se poursuivent contre l’Iran et la disparition de hauts dignitaires, notamment le Guide suprême l’Ayatollah Ali Khamenei, la République islamique démontre une remarquable résilience et maintient sa politique d’extension du conflit à l’échelle régionale. Cette stratégie, qui englobe des attaques directes et indirectes (via ses proxys) contre Israël, les installations militaires américaines dans la région, les infrastructures énergétiques des monarchies du Golfe, ainsi que le blocus du détroit d’Hormuz, vise à rendre le coût de cette guerre extrêmement élevé pour ses adversaires. Cette situation, qui semble de plus en plus compromettre la vision trumpienne d’un conflit éclair qui misait sur un effondrement rapide du régime iranien, risque de s’enliser, entraînant des répercussions sécuritaires et économiques considérables, tant au niveau régional qu’international.
Face à cette réalité, les États-Unis et Israël pourraient élaborer de nouvelles stratégies visant à affaiblir graduellement la République islamique, dans l’objectif de provoquer éventuellement son effondrement et l’avènement de nouvelles autorités plus conciliantes avec leurs exigences.
Bien que l’évolution actuelle de la situation demeure incertaine, l’avenir de l’Iran pourrait s’orienter selon diverses trajectoires après ce conflit. Dans les circonstances présentes et en l’absence d’intervention terrestre américaine, la stabilisation du régime apparaît comme l’issue la plus probable. Toutefois, à moyen et long terme, l’hypothèse d’un affaiblissement, voire d’un effondrement de l’État central sous la pression combinée de facteurs internes et externes, doit également être envisagée. Dans cette dernière perspective, il convient de souligner que l’affaiblissement du pouvoir central, conjugué à la diversité ethnoculturelle du pays et aux stratégies israélo-américaines visant à renverser le régime, risquerait d’entraîner le pays dans une crise sécuritaire généralisée. Certains évoquent même le risque d’une « balkanisation » de l’Iran, soit sa fragmentation en diverses entités politiques ou ethniques autonomes. La question cruciale consiste donc à déterminer dans quelle mesure les dynamiques intérieures et les contraintes géopolitiques actuelles pourraient favoriser un processus de fragilisation de l’Iran.
Changement de régime en Iran : un objectif géostratégique majeur pour Israël et les Etats-Unis
Depuis l’instauration de la République islamique en 1979, Israël et l’Iran ont entretenu des relations hostiles caractérisées par des affrontements indirects dans diverses crises du Moyen-Orient, des menaces réciproques et des opérations ciblées. Cette dynamique a cependant évolué vers une confrontation directe lors de la guerre des 12 jours en juin 2025, puis lors du conflit actuel déclenché le 28 février dernier.
Si lors du premier affrontement, Israël visait principalement à détruire les infrastructures nucléaires iraniennes pour limiter durablement les capacités de Téhéran dans ce domaine, la stratégie israélienne actuelle poursuit un objectif plus ambitieux : provoquer l’effondrement du régime de la République islamique ou, à défaut, renforcer significativement sa position stratégique au détriment du rival iranien. Pour les responsables israéliens, tout scénario pouvant conduire à l’effondrement du pouvoir en place – qu’il s’agisse d’instabilité généralisée, de morcellement territorial ou d’affrontements internes – apparaît comme préférable au maintien du régime actuel. L’objectif stratégique d’Israël vise donc principalement à fragiliser l’État iranien et à le précipiter dans une crise interne majeure afin de réduire le plus possible son influence régionale qui constitue un obstacle à sa stratégie hégémonique dans la région.
Dans ce contexte, l’évaluation des risques de déstabilisation et d’éventuel morcellement de l’Iran doit être considérée au regard des réflexions stratégiques plus vastes développées en Israël, lesquelles préconisent (non officiellement) le fractionnement des États limitrophes pour consolider la sécurité et l’influence israélienne régionale. Une telle approche avait déjà été explorée concernant le Liban, durant les années 70/80, dans le contexte de la guerre civile libanaise, certains stratèges de l’Etat hébreu plaidant alors en faveur de l’émergence d’entités politico-territoriales spécifiquement chrétienne ou druze afin de rompre l’isolement ethnico-religieux d’Israël dans son environnement régional. Une telle démarche demeure sous-jacente dans la culture stratégique israélienne. Ces considérations s’appuient notamment sur des publications stratégiques des décennies 1980 et 1990. Parmi les références fréquemment citées figure l’article de Oded Yinon « A Strategy for Israel in the 1980s » et le rapport « A Clean Break : A New Strategy for Securing the Realm ». Ces documents, qui proposaient une analyse stratégique de l’environnement régional d’Israël, suggéraient que la fragmentation des grands États du Moyen-Orient en entités plus petites pourrait, à long terme, modifier les équilibres régionaux et ainsi réduire la capacité de ces pays à constituer des menaces stratégiques pour Israël. Si ce type de réflexion stratégique n’a jamais été adopté officiellement par les autorités israéliennes, les faits suggèrent que ce genre d’analyse reflète certaines orientations stratégiques de plusieurs responsables israéliens. Dans cette perspective, il est essentiel d’appréhender l’attention particulière et historique que porte Israël à la question des communautés minoritaires de la région. Le concept fondamental repose sur l’hypothèse qu’une alliance avec des groupes minoritaires pourrait transformer l’équilibre géopolitique régional. Cette problématique revêt aujourd’hui une dimension stratégique capitale dans la zone, Israël manifestant un intérêt explicite pour les minorités du Moyen-Orient, notamment kurdes et druzes. Cette approche stratégique pourrait également s’étendre au contexte iranien.
Pour les États-Unis, un changement de régime en Iran revêt également une dimension stratégique, bien que pour des raisons différentes de celles d’Israël. Il convient de souligner que, parmi les États en conflit avec les États-Unis, l’Iran est le seul à posséder toutes les caractéristiques constitutives d’une menace structurelle aux intérêts américains : d’importantes ressources énergétiques (deuxième réserve mondiale de gaz naturel, quatrième réserve de pétrole) et un patrimoine minier évalué à 27,3 trillions de dollars, une position géographique stratégique au carrefour de l’Eurasie, le contrôle du détroit d’Hormuz par lequel transitent 20 millions de barils quotidiennement, ainsi qu’une politique active de dédollarisation reposant sur une utilisation croissante du yuan chinois. Cette particularité iranienne explique pourquoi la République islamique subit une pression américaine d’une
intensité historique sans précédent, nettement plus forte que celle exercée par les États-Unis sur d’autres États considérés comme « parias ».
Alors que ces derniers constituent principalement des menaces sécuritaires ou idéologiques, l’Iran incarne à la fois un danger et une opportunité exceptionnelle : contrôler ce pays ou son régime politique reviendrait à détenir un moyen d’influence sur l’ensemble de l’économie mondiale dans un contexte de féroce compétition internationale pour l’accès aux ressources stratégiques. En cas d’instabilité politique majeure, la mainmise sur ces richesses pourrait devenir un objectif primordial pour divers protagonistes tant locaux qu’internationaux. Les terres rares et matériaux critiques à titre d’exemple occupent désormais une position névralgique dans l’économie globale. Ces éléments s’avèrent essentiels à plusieurs domaines stratégiques (batteries électriques/ semi-conducteurs / technologies militaires et spatiales/ énergies renouvelables…).
Dans ce contexte, la maîtrise des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques constitue un enjeu majeur pour les grandes puissances. La question des ressources minérales iraniennes doit également être replacée dans le contexte de la rivalité mondiale en matière d’approvisionnement en métaux critiques. Pour rappel, pour faire face à la Chine qui domine le secteur, la diversification des sources d’approvisionnement en minerais critiques constitue aujourd’hui un objectif important pour plusieurs États, dont les Etats-Unis. L’arrivée d’un régime pro-occidental en Iran permettrait aux entreprises américaines d’exploiter ces ressources. La présence de ressources stratégiques dans certaines régions périphériques de l’Iran pourrait aussi influencer l’évolution des dynamiques politiques internes. Dans plusieurs régions du monde, la concentration de ressources naturelles dans des zones marginalisées a parfois contribué à alimenter des tensions politiques ou des revendications autonomistes. Dans le cas iranien, certaines régions riches en ressources — comme le Khouzestan pour les hydrocarbures ou certaines zones montagneuses pour les minerais — présentent également des caractéristiques ethniques et politiques particulières. En cas de fragilisation de l’Etat iranien, le contrôle de telles ressources minérales stratégiques pourrait renforcer les rivalités entre groupes locaux, acteurs étatiques et puissances étrangères.
L’instrumentalisation potentielle des minorités dans les stratégies de déstabilisation de l’Iran
Le concept de « regime change » renvoie aux stratégies visant à provoquer la chute ou la transformation d’un gouvernement jugé hostile par des puissances extérieures. Ces stratégies peuvent prendre différentes formes : intervention militaire directe, pressions économiques, soutien à l’opposition interne ou instrumentalisation de minorités ethniques. Dans le cas de l’Iran, les États-Unis et Israël pourraient envisager des stratégies combinant pression militaire, sanctions économiques et soutien indirect à des acteurs internes opposés au régime. Les groupes appartenant aux minorités ethniques peuvent être considérés comme des partenaires potentiels dans ce type de stratégie. Cette approche s’inscrit dans une logique stratégique visant à affaiblir l’État central par ses périphéries, en encourageant des soulèvements locaux susceptibles d’épuiser les capacités sécuritaires du régime.
Sur le plan géographique la configuration ethnique du pays se caractérise par un plateau central, habité majoritairement par les Persans (environ 50% de la population totale du pays), et des régions périphériques où sont concentrées diverses minorités ethniques (Azéris, Kurdes, Arabes, Baloutches, Turkmènes…). Une partie de ces minorités, qui forment souvent des populations transfrontalières disposant de liens culturels très forts avec des groupes apparentés installés dans des pays voisins, revendiquent depuis des décennies une plus grande reconnaissance de leurs droits culturels, voir une autonomie régionale. Il est important de noter que chez les Azéris (entre 15 % et 25 % de la population et principalement de confession chiite), qui constituent le 2ème groupe ethno-linguistique du pays après les Persans, les revendications séparatistes restent très limitées. Ces derniers, qui sont concentrés dans les provinces septentrionales, ont toujours été bien intégrés dans le système iranien dont beaucoup de hautes responsables sécuritaires, politiques et religieux sont originaires de cette ethnie (ex : le Guide suprême Ali Khamenei, dont le père était azéri, ou encore le président de république actuel Massoud Pezechkian).
Si, dans la majorité des cas, les revendications de ces minorités ethniques restent pacifiques, ces dernières années ont été marquées par l’apparition de groupes armées violents qui n’hésitent pas à s’attaquer aux forces de sécurités iraniennes et aux intérêts stratégiques de l’Etat, que ce soit dans le Nord-Ouest (Kurdes), à l’Est (Baloutches) et au Sud-Ouest (Arabophones du Khouzestan).
C’est dans ce cadre qu’il faut analyser l’intérêt israélo-américains à l’égard des Kurdes iraniens. Ces derniers représentent environ 10 % de la population et vivent principalement dans les provinces occidentales situées le long de la frontière avec l’Irak. Plusieurs organisations politiques et armées kurdes opposées au régime iranien sont installées dans la région autonome du Kurdistan irakien. Dans le contexte de l’escalade militaire en cours entre l’Iran, les États-Unis et Israël, certaines options reposent sur la possibilité de soutenir certains groupes kurdes opposés au pouvoir central iranien et des contacts auraient été noués en ce sens. Ces groupes pourraient ainsi fournir des moyens terrestres indispensables aux Etats-Unis pour déstabiliser le pouvoir en place. Dans cette optique, l’administration Trump aurait dialogué directement avec des responsables Kurdes opposants au régime. L’objectif stratégique serait d’ouvrir un front intérieur dans l’ouest de l’Iran, afin de disperser les forces de sécurité iraniennes et de fragiliser la capacité du régime à maintenir son contrôle territorial. Des responsables américains auraient notamment envisagé la possibilité d’apporter un soutien matériel et logistique à ces groupes pour qu’ils prennent le contrôle de certaines zones de l’ouest de l’Iran, notamment avec une couverture aérienne et l’infiltration d’opérateurs des forces spéciales pour servir de conseillers militaires. Les frappes aériennes israélo-américaines menées dans les régions frontalières kurdes peuvent ainsi s’interpréter comme une tentative de préparer le terrain à des opérations menées par des groupes kurdes opposés au régime.
En plus des Kurdes, les Américains et les Israéliens pourraient également être tentés d’apporter leur soutien à d’autres groupes autonomistes ou séparatistes dans d’autres régions d’Iran, notamment dans les provinces du Sistan-Baloutchistan et du Khouzestan.
-
- Ainsi, la province du Sistan-Baloutchistan, située dans le sud-est du pays, est habitée par la minorité baloutche (entre 2 et 4 millions). Cette population sunnite entretient des relations parfois tendues avec le pouvoir central chiite et se considère souvent marginalisée sur le plan économique et politique. Plusieurs organisations armées baloutches ont mené ces dernières années des attaques meurtrières contre les forces de sécurité iraniennes. Certaines d’entre elles ont développé des réseaux transfrontaliers avec des groupes armés présents au Pakistan et adoptés une idéologie djihadiste. Dans une stratégie visant à affaiblir l’État iranien, ces groupes pourraient également être utilisés comme force de pression dans les régions périphériques. Une insurrection baloutche combinée à une mobilisation kurde pourrait contraindre l’État iranien à disperser ses forces sur plusieurs fronts internes.
-
- De même, la province arabophone du Khouzestan (Al-Ahwaz en arabe, parfois appelée « Arabistan »), située au sud-ouest, est également confrontée à une agitation « ethno-confessionnelle » récurrente. Cette région, majoritairement peuplée d’Arabophones (environ deux millions et demi de personnes), connaît également des mouvements ouvertement indépendantistes, à l’image du Mouvement arabe de lutte pour la libération d’Ahvaz, et est confrontée régulièrement à des émeutes (fondées souvent sur un sentiment de discrimination) et des affrontements violents entre des manifestants hostiles à la République islamique et les forces de l’ordre. Plusieurs attentats ont également ciblé les forces de sécurités et les installations énergétiques dans cette zone. L’enjeu de cette région réside dans le fait qu’elle est ethniquement majoritairement arabe et qu’elle concentre les principales ressources pétrolières du pays.
Si Téhéran accuse de manière récurrente Washington, mais aussi Tel-Aviv et Riyad, de chercher à « attiser les tensions ethniques et religieuses » dans le pays, les dernières déclarations du président Trump sur les Kurdes ne peuvent que conforter Téhéran dans son analyse.
Cette stratégie basée sur l’instrumentalisation des minorités contre le pouvoir central comporte des limites importantes. Les minorités mobilisées dans ce type d’opérations ne représentent généralement qu’une fraction de la population nationale et disposent rarement des moyens politiques ou militaires nécessaires pour contrôler l’ensemble du territoire. Dans le cas iranien, les groupes kurdes, baloutches ou arabes pourraient au mieux consolider leur influence dans leurs régions respectives mais sans être en mesure de se projeter au-delà pour tenter de prendre le contrôle du pouvoir central à Téhéran.
Si cette stratégie venait à être confirmée et mise en œuvre, elle pourrait également plonger l’Iran dans une grave crise interne. L’affaiblissement de l’Etat central, associé à la diversité ethnoculturelle du pays et aux manœuvres israélo-américaines visant à renverser le régime, pourrait précipiter le pays dans une crise sécuritaire généralisée, avec un risque réel de guerre civile et de fragmentation territoriale. Un tel scénario pourrait se caractériser par l’émergence de plusieurs centres de pouvoir concurrents : factions du régime, mouvements d’opposition, organisations armées régionales et groupes ethniques. Les régions périphériques — notamment le Kurdistan iranien, le Sistan-Baloutchistan ou le Khouzistan — pourraient devenir des espaces particulièrement sensibles dans cette dynamique. L’une des conséquences possibles serait l’apparition de zones autonomes ou semi-indépendantes, sur le modèle de certaines régions irakiennes ou syriennes. Cependant, cette fragmentation territoriale risquerait également de déclencher des rivalités entre groupes ethniques et politiques pour le contrôle des ressources et des territoires. Dans ce contexte, les populations minoritaires contestataires pourraient se retrouver dans une position particulièrement vulnérable en devenant notamment la cible de représailles de la part de forces loyalistes ou de milices nationalistes iraniennes.
Par ailleurs, un scénario de fragmentation de l’Iran pourrait provoquer l’intervention de puissances régionales préoccupées par le risque de contagion parmi leurs minorités et/ou périphéries . Des États comme la Turquie ou l’Irak pourraient chercher à empêcher l’émergence d’un nouvel espace kurde autonome susceptible d’encourager leurs propres mouvements kurdes. Parallèlement, le Pakistan, déjà aux prises avec une insurrection baloutche sur son territoire, percevrait toute ingérence au Baloutchistan iranien comme une menace directe.
Enfin, une guerre civile iranienne aurait des conséquences majeures pour l’ensemble du Moyen-Orient. L’effondrement de l’État iranien pourrait entraîner des flux massifs de réfugiés, une intensification des rivalités régionales et une perturbation durable des marchés énergétiques mais aussi du bon fonctionnement de nombreuses chaînes d’approvisionnement mondialisées.
* * *
Avec la guerre en cours qui oppose l’Iran à l’axe israélo-américain et l’éventuelle utilisation de la carte des minorités ethniques pour déstabiliser la République islamique, le risque de « balkanisation » de l’Iran constitue un sujet d’inquiétudes majeur. Si la diversité ethnique du pays, les tensions économiques et les rivalités internationales peuvent créer des conditions favorables à des dynamiques de fragmentation, plusieurs facteurs limitent néanmoins la probabilité d’un tel scénario à court terme (existence d’un appareil sécuritaire puissant, continuité historique de l’État iranien et une identité nationale forte qui dépasse les origines ethniques). L’histoire récente du Moyen-Orient montre en tout cas que l’effondrement des structures étatiques peut produire des conséquences imprévues et difficiles à contrôler. Les conflits en Irak, en Syrie, au Yémen ou en Libye illustrent les risques associés à la désintégration des institutions étatiques. Ces processus ont conduit à des guerres civiles prolongées, à l’émergence de groupes armés non étatiques et à des crises humanitaires majeures.
Dans le cas de l’Iran, une fragmentation territoriale pourrait avoir des conséquences particulièrement importantes en raison de la taille du pays, de sa population et de son rôle stratégique dans la région. Au final, à échéance d’une petite décennie, à l’horizon 2035, il ne pourrait y avoir que des perdants…
