Le début de 2026 s’inscrit pleinement dans la continuité de 2025, l’an I du second mandat de l’administration Trump II. Le promoteur immobilier golfeur octogénaire, accessoirement président des Etats-Unis, poursuit son pilonnage politico-médiatique incessant pour démanteler l’ancien ordre politique étatsunien et international. Et avec l’aide de quelques tycoons de la Silicon Valley, il entend couler les fondations d’un projet techno-impérial sensé consolider l’hégémonie américaine pour les décennies à venir, sur Terre, sur mer, dans l’espace et même au-delà (Mars en ligne de mire à échéance de quelques décennies).
Un projet mené à la hussarde, à grands coups de déclarations lunaires, de petites phrases choc et de provocations outrancières. L’honnête homme (ou femme) de ce 1er quart du XXIème siècle qui s’intéresse aux affaires du Monde ne peut qu’écarquiller les yeux face au flot quasi-quotidien de provocations, transgressions, intimidations et violations qui caractérisent la manière de dire et de faire de l’Administration Trump II. Une gouvernance qui combine cynisme, logique prédatrice, saturation médiatique et détermination à distordre la réalité afin que celle-ci corresponde au narratif asséné par l’autocrate de la Maison blanche et ses sbires, de Minneapolis au Groenland, en passant par Gaza ou le Venezuela. Une posture qui pulvérise les normes internationales, met à mal le système onusien, rend mal à l’aise ses alliés historiques européens et offre des largesses inattendues à ses rivaux systémiques traditionnels.
Le récent forum de Davos, si policé habituellement, a offert une nouvelle tribune à ce show de téléréalité géopolitique distillant à répétition effets de surprises et annonces spectaculaires.
Les limites de la téléréalité géopolitique trumpienne
Le présumé potentiel futur prix Nobel de la paix entendait profiter de cette foire annuelle des élites mondiales prenant le bon air des montages suisses, pour faire entériner par ce public VIP sa vision des affaires planétaires et imposer un nouveau consensus international centré sur son omnipotence en toute chose (géopolitique économique, financière, douanière, technologique, médiatique…). Il s’agissait d’instrumentaliser ce rituel annuel du gotha économique mondial pour démontrer, sans ambages, que la bonne marche du monde tournait désormais autour de lui et reposait sur sa (bonne) conscience (voir à ce sujet son récent entretien avec le New York Times, début janvier).
Les spin doctors du « Grand homme » avaient articulé son séjour davosien auteur de deux moments forts appelés à marquer cette formalité d’adoubement (couronnement serait sans doute plus juste) planétaire :
- une très attendue conférence de presse, susceptible de donner lieu à de nouvelles séquences d’improvisations géopolitiques sans filet, ce qui n’a pas manqué de se produire, avec – en particulier – une confusion répétée entre l’Islande et le Groenland qui s’est achevée par la réduction simplificatrice de la grande île arctique en un simple « morceau de glace », le tout ponctué de punch lines au vitriol en particulier à l’encontre des Européens ;
- et la cérémonie d’instauration du « Conseil de la paix » (Board of Peace), improbable « conseil d’administration » des affaires mondiales censé se substituer à l’ONU et aux autres organes multilatéraux considérés comme des reliquats dépassés des temps anciens. Curieuse structure que cet ersatz de Rotary ou de Country club à vocation géopolitique, ouvert à tous les courtisans et tributaires du président américain en mesure de payer le ticket d’entrée à ce club présidentiel d’happy few, soit un milliard de $ pour un siège permanent. Un montant somme toute modique pour pouvoir assister en spectateurs privilégiés à la résolution de (presque) tous les problèmes planétaires par l’homme prétendant avoir mis un terme à près d’une dizaine de guerres en l’espace d’une petite année. Ukrainiens, Gazaouis, Kivutiens et bien d’autres, apprécient quotidiennement l’efficacité du Grand Homme !
Un tel programme, outre le fait d’offrir une tribune accueillante pour faire valoir le président américain, devait également servir à témoigner de la reprise en main d’un forum un peu ronronnant ces dernières années par une nouvelle équipe dirigée par Larry Fink, le très puissant et très influent PDG du richissime fonds d’investissement BlackRock. De quoi faire de ce Davos 2026 un laboratoire d’idées pour imaginer la gouvernance des affaires mondiales des prochaines années, ou, pour les esprits plus critiques, une préfiguration des dérives de la scène internationale à l’horizon 2035.
Un discours canadien fondateur : vraie alternative ou concentré d’hypocrisie ?
En dépit de ses efforts pour satisfaire les attentes des médias et du fleuron patronal, le « parrain de Mar Lago » s’est fait voler la vedette par la prestation mémorable du Premier Ministre canadien Mark Carney. Lequel, en moins d’un quart d’heure et sans esbrouffe, a délivré une parole ciselée pour évoquer de manière clinique le délitement du monde actuel et la fin de l’ordre libéral en vigueur depuis 1945 tout en esquissant les contours d’une alternative souhaitable en matière de gouvernance mondiale.
Dressant un constat lucide des imperfections du système international et de l’ordre libéral en vigueur depuis 1945, une fiction trop systématiquement en faveur de l’Occident, et soulignant l’impératif de penser et d’agir différemment à la lumière des différentes crises de toute nature qui se sont succédé depuis le début du siècle (2001, 2008, 2014, 2020, 2022…), il a plaidé en faveur d’un effort concerté des puissances moyennes afin de contrecarrer les ambitions des grands acteurs aux comportements agressifs et aux velléités impériales. Face à cette « loi de la jungle 2.0 », le Premier ministre canadien a ébauché un contre-modèle se voulant positif , aux relents agréablement gaulliens pour les oreilles françaises, avec comme objectif de « bâtir quelque chose de meilleur, de plus fort et de plus juste » sur la base d’un « réalisme fondé sur des valeurs ». Une telle ambition nécessite de renouveler l’approche multilatérale afin que le droit et le dialogue continuent de prévaloir sur les oukases et les coups de force des plus forts désireux d’agir sans contrainte et en toute impunité. Une démarche proactive vitale car « si vous n’êtes pas à la table (de négociations), vous serez au menu (des prédateurs)». Seule une coalition de puissances moyennes issues de tous les continents serait ainsi en mesure de contrecarrer le concept de sphères d’influence régionale mis en avant à la Maison Blanche, au Kremlin ou à Pékin, pour tacitement se partager le monde. Au-delà de la nécessité de contenir ces puissances impérialistes et prédatrices, un tel regroupement d’acteurs moyens prônant une gouvernance universelle pondérée et pertinente permettrait de faire face aux maux multiples qui obscurcissent l’avenir de la planète : rivalités géopolitiques certes, mais aussi -et surtout – défis démographiques et migratoires, risques technologiques incontrôlés, dérèglement climatique, et plus globalement, dépassements des limites planétaires.
Cette intervention a été saluée, de façon quasi-unanime, comme le moment fort de ce Davos 2026, certains commentateurs allant même jusqu’à considérer, un peu rapidement, que ce discours fondateur serait l’intervention la plus pertinente en matière de relations internationale depuis, peut-être, un demi-siècle. Il est surtout ironique qu’un tel discours de rupture ait été prononcé par un ancien banquier, bon connaisseur des paradis fiscaux avant de devenir gouverneur de la Banque centrale d’Angleterre, soit l’incarnation – quasi parfaite – du libéralisme, autant politique qu’économique, et de ses excès. Un parcours professionnel et idéologique qui le conduit, depuis son arrivée au pouvoir à Ottawa, à mettre en œuvre une politique très favorable à l’industrie extractive à grands coups de largesses fiscales et de démantèlement de la réglementation environnementale. Pas vraiment le profil du sauveur de la Planète !
Néanmoins, le message du Premier ministre canadien a sérieusement bousculé le bon agencement du show Made in America Great Again programmé. La teneur disruptive du discours dans ce contexte (Davos) et de cette manière (efficace et concise) dont Carney s’est exprimé, contrastant avec le côté foutraque des propos de l’actuel occupant de la Maison Blanche, ont rompu l’unanimisme ambiant et réintroduit de la contestation face au narratif US. Se référer aux écrits dissidents de Václav Havel n’avait, à ce titre, rien d’anodin dans le discours canadien. Un choix qui peut s’interpréter comme une la volonté délibérée de perturber le rituel quasi-impérial programmé. De même, débuter son discours par deux paragraphes en français dans ce temple du global english dominant, outre un clin d’œil à la communauté francophone canadienne, peut s’interpréter comme un pied de nez (ô combien symbolique) à l’hégémonie culturelle et linguistique étatsunienne. Un combat, soi dit en passant, abandonné en rase campagne par les quelques intervenants français à la grande messe alpine, du président Macron à Madame Lagarde.
Une Europe qui se cherche toujours et encore, « for sure »
Face à ces deux protagonistes ayant monopolisé le devant de la scène, la leçon est dure et douloureuse pour les Européens, renvoyés à leur mollesse et petitesse face aux humiliations américaines. Madame von Leyden s’est contentée d’un discours insipide et creux, ponctué de quelques envolées grandiloquentes ne convainquant personne. Le président français a fait le buzz, au moins sur la forme, entre ses lunettes de soleil et son accent franchouillard, « for sure », ce que les moins charitables auront qualifié d’une sorte de parodie d’OSS 177 tout en disant, comme souvent, des choses néanmoins pertinentes mais sans perspective d’application concrète, faute, comme souvent, d’une réelle volonté politique de passer à l’acte et de moyens pour y arriver. La postérité retiendra sans doute davantage le bon mot du Premier Ministre belge « Vivre en vassal heureux est une chose, exister en esclave misérable en est une autre »- formule sans équivoque qui témoigne du niveau de rébellion potentielle –plus que limité – de la plupart des pays membres de l’Union contre l’Empire étatsunien.
Certes, les Européens peuvent se satisfaire de la volte-face du président Trump au sujet du Groenland. Ses menaces (de l’occupation armée de l’île aux sanctions douanières contre la « Résistance » européenne) ont fait pschitt (une nouvelle fois), au gré d’un accord aux contours flous et au contenu imprécis. Ce succès repose certes sur la réaction bravache de quelques Européens, mais aussi sur l’habileté diplomatique du Secrétaire général de l’OTAN ainsi que des critiques ayant fusé aux Etats-Unis, y compris dans les rangs républicains. Mais c’est surtout, la réaction, très hostile, des marchés qui a incité le premier cercle auprès du Big Boss à le raisonner pour cesser ce psychodrame, du moins pour cette fois.
Mais même sur une affaire aussi cruciale pour l’Union que l’affaire groenlandaise (un des Etats membres voyant quand même son territoire menacé d’une sorte d’Anschluss par le grand allié américain), à peine 7 pays (dont la France, encore et toujours en pointe) sur 28 se sont déclarés prêts à en découdre – symboliquement – face à la menace américaine. Où étaient les autres ? Quelqu’un a-t-il eu des nouvelles ces dernières semaines de la Haute Représentante de l’Union pour l’Action Extérieure, fâcheusement aux abonnées absentes sur ce dossier ? L’actualité récente, du Mercosur à l’Ukraine, en passant par l’avenir de la relation transatlantique, démontre l’extrême difficulté, voire l’impossibilité de forger un consensus unanime sur nombre de dossiers internationaux en raison de divergences d’intérêts notoires et chroniques entre Etats membres. Une situation qui en conduit certains à avaler des couleuvres à répétition et d’autres à brider leurs ambitions d’autonomie (stratégique, technologique, numérique, industrielle, financière..) pour se rallier au plus petit commun dénominateur. Lequel, trop souvent, se limite à des ripostes tièdes et à des communiqués ampoulés. Un résultat minime alors que chaque jour, le monde – tel qu’il se dévoile toujours plus brutal, violent et complexe – nécessiterait une réactivité qui apparaît la plupart du temps impossible à atteindre dans le contexte institutionnel actuel à 27 et peut-être bientôt à 32, voire davantage.
Les structures de l’Union et le fonctionnement de la Commission, sorte d’OVNI politiques conçus dans un autre monde et en un autre temps, voici plusieurs décennies, avec leur lourdeur bureaucratique et leur lenteur décisionnelle, n’apparaissent plus adaptés au monde tel qu’il est devenu et surtout à celui qui se profile à l’horizon 2035. Cette situation constitue un indéniable handicap face aux rivaux systémiques, toujours plus voraces. Il est temps de poser sur la table ce déficit d’efficience et de réactivité, d’influence et de puissance, face aux monstres carnassiers qui s’activent à Washington, Moscou ou Pékin.
Les efforts constants de Paris pour tenter d’européaniser une certaine vision gaullienne du Vieux Continent n’a suscité depuis des décennies qu’un silence gêné ou un refus poli, alors même que l’évolution géopolitique et sécuritaire du continent donne très largement raisons aux analyses hexagonales. Mais trop peu de nos partenaires y adhèrent. Même si l’affaire groenlandaise a permis d’ouvrir – enfin – les yeux à certains, il est à craindre qu’aucune inflexion majeure ne survienne. Face à l’agressivité trumpienne et de ses proches (cf. le discours du vice-président Vance à Munich), trop d’Européens se satisfont de déclarations se voulant ambitieuses sur l’Europe de la défense, l’autonomie stratégique et la souveraineté sous toutes ses déclinaisons. . On devait voir ce que l’on allait voir. Mais au cours des 12 derniers mois, face au crescendo des provocations US, on n’a pas vu grand-chose à l’échelle communautaire hormis la soumission humiliante de Madame Van Leyden, se félicitant d’ un accord tarifaire conclu avec le « partenaire » d’outre-Atlantique dans le club house d’un golf écossais… Achat massif d’armement américain (et de F-35 en particulier), attitude prudente à l’encontre des GAFAM ; dépendance toujours excessives face aux entreprises hyperscale étatsuniennes qui contrôlent de manière quasi-monopolistique les clouds européens, assujettissement aux systèmes de paiement électronique Visa et MasterCard ; addiction d’une bonne partie de la population aux réseaux sociaux made in US… Le bilan est maigre ces 12 derniers mois des décisions prises à 27 pour tenter de corriger cette « vassalité heureuse » dont beaucoup de nos voisins se satisfont !
Le constat est douloureux. Au-delà des discours de circonstance, pas grand monde en Europe ne semble prêt à se dissocier du partenaire américain, quels que soient les aléas du moment.
Cette prise de conscience de la quasi-impossibilité d’envisager sérieusement – à 27 ou demain 32 -une politique européenne commune émancipée de la tutelle américaine, est douloureuse. Ne serait-il pas temps d’en tirer les conséquences et de sortir des limites étroites d’une action extérieure communautaire, structurellement inefficiente su de trop nombreux dossiers cruciaux – pour retrouver une marge d’action nationale, à l’échelle mondiale, en s’appuyant sur notre culture gaullienne, et explorer, avec les partenaires européennes qui le souhaitent, de nouvelles voies, dont cette de cette alliance entre puissances moyennes proposée par Monsieur Carney, en prospectant les opportunités de partenariat avec des pays comme l’Inde, le Brésil, l’Afrique du sud ? Ne serait-il pas temps d’explorer cette voie canadienne ?
