Alors qu’en ce début d’année 2026 l’Exécutif américain malmène, en toute impunité, tout autant ses adversaires latino-américains que ses plus fidèles alliés européens, il existe dans ce nouvel ordre international plutôt chaotique une version plus policée de la diplomatie américaine, du moins avec certains acteurs « privilégiés », catégorie à laquelle appartient incontestablement la famille régnante saoudienne. Horizon 2035 vous propose ainsi un petit retour sur les éléments les plus significatifs de la dernière visite du prince héritier Mohammed ben Salmane (MbS) à Washington, en novembre dernier, afin d’en évaluer les conséquences potentielles sur l’évolution des relations bilatérales et sur la vision, plus ou moins partagée par les deux partenaires, de l’avenir du Moyen-Orient. Merci à Bassem Laredj de nous fournir quelques clefs d’interprétation de ce partenariat si « particulier ». Bassem est un contributeur régulier d’Horizon 2035. Docteur en droit international, il est analyste stratégique et enseignant universitaire en Droit international et Relations internationales. Il est également président- fondateur du cabinet de conseil Amane Risk Consulting, spécialisé en Renseignement d’affaires et Risque pays.
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La récente visite du prince héritier saoudien et homme fort du régime Mohammed ben Salmane (MbS) aux États-Unis, du 17 au 19 novembre 2025, marque un tournant qualitatif dans les relations saoudo-américaines, les faisant passer d’une logique « pétrole contre sécurité », issue du « Pacte du Quincy », à un partenariat stratégique multidimensionnel visant à renforcer la coopération des deux Etats sur différents dossiers (économiques, énergétiques, technologiques, sécuritaires…). Il en résulte un reformatage en profondeur de leurs relations bilatérales, prenant en compte l’évolution récente des rapports de force entre les deux « partenaires ». Cette visite a ainsi mis en lumière la place de plus en plus centrale de l’Arabie saoudite sur l’échiquier international et démontre la capacité de Riyad à exploiter son influence croissante pour établir des relations diplomatiques moins asymétriques, voire plus équilibrées, fondées sur la réciprocité des intérêts, notamment avec Washington. Ce rôle prépondérant du Royaume s’était déjà manifesté en mai dernier lors de la visite du président américain Donald Trump dans le pays. À cette occasion, l’Arabie saoudite s’était révélée comme un centre d’influence capable d’orienter partiellement la politique étrangère américaine au Proche et Moyen-Orient (poursuite des négociations sur le nucléaire iranien, levée des sanctions contre le nouveau régime syrien, entretien de Trump avec le président syrien Ahmed Al-Charaa à Riyad). L’accueil solennel et fastueux réservé à MbS lors de son dernier déplacement aux États-Unis et les déclarations du président Trump à cette occasion sont ainsi venus confirmer cette volonté mutuelle d’établir une alliance stratégique plus solide entre Riyad et Washington.
Une dynamique économique renouvelée sous l’ère Trump II
Si l’affaire « Khashoggi » avait assombri les relations politiques entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, le retour de Trump aux affaires en janvier 2025 a donné une nouvelle impulsion aux relations bilatérales, notamment sur le plan économique. Après un voyage réussi en Arabie saoudite en mai dernier – pays auquel Trump a réservé son premier déplacement officiel à l’étranger de son second mandat -, la récente visite de MbS aux Etats-Unis est venue confirmer la bonne entente entre les deux dirigeants. Ces derniers ont annoncé à cette occasion des investissements cumulés et des accords commerciaux d’un valeur de plus de 575 milliards de dollars (USD). Ce montant comprend 307 milliards USD d’accords déjà annoncés lors de la visite Trump à Riyad, auxquels se sont ajouté 267 milliards USD de nouveaux accords signés lors de la seconde édition du Forum d’investissement américano-saoudien à Washington, le 19 novembre, à l’occasion de la visite du prince héritier saoudien. Ces accords englobent divers domaines stratégiques pour l’Arabie saoudite et les États-Unis, notamment l’énergie, l’intelligence artificielle, la défense et la finance. Les investissements saoudiens sur le territoire américain devraient poursuivre leur expansion dans le cadre du programme saoudien « Vision 2030 », dont l’objectif est la diversification des revenus économiques du Royaume. Selon MbS, ces investissements pourraient potentiellement atteindre jusqu’à 1.000 milliards USD dans les années à venir.
- L’un des principaux domaines de partenariat concerne, sans surprise, le secteur Energétique et pétrochimique, en totalisant 143,6 milliards USD. Ces accords incluent notamment des collaborations entre Aramco, ACWA Power et la Saudi Electricity Company avec ExxonMobil, GE Vernova, Baker Hughes et SLB, et visent notamment à approfondir la coopération à long terme dans les domaines des énergies conventionnelles et renouvelables.
- Dans le secteur de la Défense et de l’aérospatiale, des contrats d’une valeur de 133 milliards USD ont également été annoncés. À travers ces accords, conclus notamment avec Lockheed Martin, Raytheon Technologies, Boeing et Northrop Grumman, l’Arabie saoudite aspire à développer sa base industrielle et technologique de défense (BIDT), afin d’accroître sa production locale et de bénéficier de transferts technologiques, tout en renforçant ses capacités militaires. Ces accords porteraient sur la possible vente d’au moins 48 appareils de combat de 5ème génération F-35 (à la grande inquiétude d’Israël) et d’au moins 300 chars de combat.
- Par ailleurs, 57,7 milliards USD d’accords ont aussi été conclus dans le domaine de la Technologie et de l’intelligence artificielle (IA) entre des sociétés saoudiennes telles que SDAIA, HUMAN et Aramco Digital, et des entreprises américaines comme AWS, AMD, NVIDIA, Qualcomm, Adobe et Luma AI. À travers ces accords, l’Arabie saoudite cherche à développer localement des infrastructures d’IA de nouvelle génération, notamment des centres de données avec des capacités de calcul massives. On parle, par exemple, du déploiement de 150.000 GPU AWS et la construction d’un cluster d’IA de 2 GW. Ces projets stratégiques visent à positionner l’Arabie saoudite dans les prochaines années comme un acteur mondial majeur dans le secteur de l’IA. Rappelons qu’en janvier dernier, le groupe SoftBank, dont le Royaume détient une partie du capital, a annoncé conjointement avec d’autres entreprises un investissement de 500 milliards USD dans l’IA aux Etats-Unis.
- D’importants contrats ont également été signés dans d’autres secteurs, comme le Divertissement et jeux vidéo (28,7 milliards USD) ; Infrastructures et développement urbain (20 milliards USD) ; Finance et investissement (18,7 milliards USD) et santé et éducation (17,8 milliards USD).
Vers la construction d’un partenariat stratégique renforcé avec Washington
Au-delà de l’aspect strictement économique de ces accords, l’Arabie saoudite déploie sa force financière comme un instrument de puissance stratégique pour consolider sa position de partenaire privilégié des Etats-Unis dans des secteurs sensibles pour, à la fois, garantir sa propre sécurité et renforcer son influence régionale.
C’est dans cette perspective qu’il convient d’analyser la décision du président américain d’accorder à l’Arabie saoudite le statut d’« allié majeur non-membre de l’OTAN » (Major Non-NATO Ally – MNNA). Bien que cette désignation constitue le niveau le plus élevé de coopération militaire et sécuritaire que les États-Unis puissent octroyer à un pays non-membre de l’OTAN, elle ne procure pas les protections sécuritaires équivalentes à celles d’un véritable « Accord de défense mutuelle », objectif qui semble prioritaire pour Riyad. Contrairement au statut MNNA, qui n’implique aucune obligation défensive américaine, un « Accord de défense mutuelle » engage légalement les parties à se porter assistance, à l’image de l’article 5 du traité de l’OTAN. Les autorités saoudiennes considèrent néanmoins cette désignation de MNNA comme « une avancée significative vers un partenariat stratégique renforcé » avec Washington.
Il convient de noter que le Royaume avait signé le 17 septembre 2025 un « Accord de défense mutuelle » avec le Pakistan, puissance nucléaire. Certains analystes ont interprété cette décision comme un signal diplomatique adressé aux États-Unis, démontrant la capacité de Riyad à diversifier ses alliances sécuritaires dans le but d’obtenir des garanties américaines plus substantielles.
La désignation de l’Arabie saoudite en tant que MNNA lui confère néanmoins l’accès à une collaboration stratégique renforcée avec les États-Unis, particulièrement dans les domaines de l’acquisition d’armement, du transfert technologique, des exercices militaires conjoints et de l’appui logistique. Cette collaboration renforcée a été confirmée par l’autorisation du président américain de vendre des avions de chasse dernière génération F-35 à l’Arabie saoudite. Cette décision marque un tournant majeur dans la politique d’exportation américaine concernant ces appareils de pointe, car elle fera de l’Arabie saoudite le premier pays du Moyen-Orient, en dehors d’Israël, à en posséder. Cette perspective suscite d’ailleurs de vives inquiétudes parmi les autorités et l’establishment militaire israéliens, qui craignent une potentielle remise en question de leur hégémonie militaire régionale. Beaucoup en Israël espéraient aussi voir Trump conditionner cette vente de F-35 à la conclusion d’un accord global de normalisation des relations entre Riyad et Tel-Aviv, ce qui ne s’est finalement pas produit. Il est cependant très probable que les F-35 destinés à l’Arabie saoudite soient dotés de capacités techniques dégradées par rapport aux appareils fournis à Israël, conformément à la législation américaine garantissant la supériorité militaire israélienne dans la région (Qualitative Military Edge) et pour obtenir l’approbation du Congrès américain pour cette transaction.
Toutefois, en dépit de ces restrictions potentielles, la vente de F-35 à l’Arabie saoudite revêt une importance symbolique considérable, qui témoigne de l’intensification de la collaboration militaire entre Washington et Riyad. Cette décision traduit également l’influence croissante du lobby saoudien aux États-Unis, démontrant que l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee), le lobby pro-israélien, bien que très puissant, est aujourd’hui loin de tirer toutes les ficelles de la politique étrangère américaine.
Bien que l’acquisition de F-35 représente un enjeu majeur pour l’Arabie saoudite, la collaboration américano-saoudienne semble évoluer désormais vers un partenariat militaro-industriel approfondi, dépassant le simple commerce d’armements. Le Royaume cherche en effet à participer plus activement au développement de technologies de pointe et à bénéficier du transfert des technologies de défense américaines. Cette évolution stratégique explique la décision du président américain d’autoriser la vente de semi-conducteurs d’IA avancés à l’Arabie saoudite, marquant un tournant important dans la politique d’exportation américaine de ce type de produit. Les États-Unis ont ainsi annoncé l’autorisation conditionnelle d’exporter des processeurs d’IA de pointe vers deux entreprises de la région : HUMAIN en Arabie saoudite et G42 aux Émirats arabes unis. Chaque entreprise est ainsi autorisée à acquérir jusqu’à 35.000 unités de processeurs Nvidia Blackwell (GB300). Ces autorisations sont toutefois soumises à des conditions rigoureuses en matière de sécurité et de procédures, comprenant notamment une surveillance de l’usage et des limitations relatives aux exportations. En dépit de ces contraintes, l’Arabie saoudite progresse manifestement dans sa stratégie de transformation nationale, évoluant d’un rôle de simple importateur de technologies vers celui de partenaire actif dans leur production. Cette évolution permet au Royaume d’accroître graduellement son influence et son autonomie stratégique.
L’autre dossier prioritaire pour l’Arabie saoudite, qui est en quête d’autonomie stratégique, est celui du nucléaire. Sur ce point, une « déclaration commune » sur l’énergie nucléaire civile a été signée avec les autorités américaines. Les deux parties ont également annoncé des négociations en vue de la conclusion d’un accord-cadre sur cette question. Bien que désireuse de collaborer avec les États-Unis sur ce dossier, l’Arabie saoudite refuse d’abandonner la maîtrise complète du cycle du combustible, notamment l’enrichissement d’uranium et le retraitement du plutonium sur son territoire, contrairement aux exigences américaines. L’« Accord 123 » – du nom de la section de la loi américaine sur l’énergie atomique de 1954 (US Energy Atomic Act) – exige en effet que des garanties officielles strictes de non-prolifération soient mises en place avant que des entités américaines puissent soutenir le développement d’une industrie nucléaire civile dans un pays étranger. Pour l’Arabie saoudite, se soumettre à ce cadre, qui va au-delà des exigences du Traité de non-prolifération (TNP), qui autorise l’enrichissement local, engendrerait un déséquilibre stratégique inacceptable vis-à-vis de l’Iran et d’Israël.
Cette position est renforcée par le constat que d’autres Etats, comme l’Inde, le Vietnam ou le Japon, bénéficient d’« Accords 123 » beaucoup moins restrictifs sur l’enrichissement d’uranium sur leur territoire. Pour Riyad, le développement d’un programme nucléaire autonome représente un enjeu fondamental de souveraineté et un levier diplomatique essentiel pour maintenir l’équilibre des forces régionales. L’Arabie saoudite utilise aujourd’hui cette question nucléaire comme un levier de négociation avec Washington. Ainsi, pour Riyad, tout processus de normalisation avec Israël dans le cadre des « Accords d’Abraham », chers à Donald Trump, doit inclure cette question nucléaire, et donc éventuellement la conclusion avec les Etats-Unis d’un « Accord 123 » assoupli, autorisant l’enrichissement d’uranium sur le sol saoudien (en plus des garanties sécuritaires élargies et la coopération technologique).
L’argumentaire saoudien est renforcé par la disposition d’autres puissances mondiales, notamment la Chine et la Russie, à soutenir le développement du programme nucléaire civil saoudien. Ces options alternatives confèrent à Riyad un avantage majeur dans ses négociations avec Washington, lui permettant d’exercer plus de pression sur Trump.
L’Arabie saoudite cherche aussi à développer avec les Américains ses ressources minières, notamment les terres rares, source récurrente de tensions sino-américaines . Le Royaume escompte, au regard de son potentiel minier actuellement quasi-inexploité, offrir des alternatives à Washington pour s’affranchir de sa dépendance envers la Chine qui domine 70% de l’extraction mondiale et plus de 90% du raffinage des terres rares. Dans cette perspective, l’entreprise américaine MP Materials et le Pentagone ont conclu un accord avec le groupe minier public saoudien, Maaden, pour la construction d’une raffinerie de minerais critiques en Arabie saoudite.
Conclusion
La récente visite du prince héritier saoudien aux États-Unis marque un moment crucial dans l’évolution des relations bilatérales. Par l’ampleur exceptionnelle des accords signés et annoncés dans divers secteurs stratégiques, l’Arabie saoudite démontre sa capacité à utiliser sa puissance financière comme levier d’influence géopolitique et à s’imposer comme un acteur central des recompositions en cours au Moyen-Orient. Si pour Washington, ce rapprochement répond à des impératifs stratégiques multiples (consolidation de partenariats fiables, endiguement de l’influence sino-russe, préservation de sa suprématie technologique dans des domaines clés…), pour Riyad, l’enjeu est fondamental. Le Royaume aspire à consolider sa sécurité nationale, à accroître son indépendance stratégique et à s’affirmer comme une puissance régionale incontournable, capable d’influencer les grandes décisions internationales hic et nunc mais surtout dans les années à venir, et s’affirmer, à l’horizon 2035 et au-delà, comme un acteur majeur de la scène internationale et non plus seulement régionale.
Toutefois, ce partenariat n’est pas exempt de zones de friction. Les débats autour des garanties sécuritaires formelles, de la vente de technologies sensibles, du nucléaire civil ou encore de l’équilibre militaire régional montrent que la convergence d’intérêts reste conditionnée à des arbitrages complexes, tant à Washington qu’à Riyad. Le futur de cette relation sera largement déterminé par l’aptitude des deux pays à convertir les liens personnels établis entre MbS et Trump en un partenariat stratégique pérenne, susceptible de survivre aux éventuelles transitions de pouvoir.
