L’intelligence artificielle (IA) déferle et diffuse désormais partout : dans la vie quotidienne des individus, dans le fonctionnement des entreprises et des administrations, dans l’organisation des sociétés humaines, dans le déroulement des guerres… Elle impacte l’éducation, la médecine, le droit, la création artistique… Et ce n’est que le début, chaque jour amenant de nouvelles illustrations de l’élargissement de son périmètre d’emploi. Récemment, l’honorable rédacteur de ces lignes est tombé sur un article du magasine américain Wired évoquant l’usage de l’IA en matière de recouvrement de dettes, certains organismes US spécialisés en la matière ayant entrepris de remplacer une partie des centres d’appels peuplés d’humains par des agents conversationnels capables de passer des millions d’appels, d’envoyer des SMS et des e-mails de relance à très grande échelle, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24. Cette automatisation des démarches devrait conduire à supprimer le « job maudit » de collecteur de dette, même s’il n’est guère certain que les débiteurs y gagnent au change. Le risque est grand d’être dès lors confronté à un système de données fragmenté et peu fiable, fonctionnant de manière déshumanisé, et potentiellement générateur d’erreurs en cascade… Autant d’éléments susceptibles de fournir un savoureux pitch à un futur épisode de l’iconique et dystopique série britannique Black Miror !
L’émergence d’une agriculture 3.0
L’extension du champ d’application de l’IA est également en passe d’impacter fortement le secteur de l’agriculture, et tout particulièrement l’agro-business dans les pays développés. La diffusion rapide de l’IA dans ce secteur d’activité ces dernières années résulte de la volonté de certains acteurs de s’approprier logiquement l’innovation technologique disponible en cette fin du premier quart du XXIe siècle mais aussi de pallier certaines contraintes spécifiques à la filière, à savoir la difficulté croissante à trouver de la main d’œuvre fiable et le manque de relève familiale sur de nombreuses exploitations. Deux tendances lourdes qui laissent augurer une réduction drastique des effectifs de la filière agricole au cours des prochaines décennies du fait du vieillissement général des populations en Occident et d’un trop faible renouvellement générationnel de la profession. Les jeunes générations ont en effet tendance à se détourner d’une activité chronophage, très exigeante physiquement (cf. exposition aux éléments naturels et à la toxicité de nombreux intrants), éprouvante psychologiquement (cf. taux de suicide élevé parmi les agriculteurs) et soumise, de plus en plus à l’avenir, aux aléas climatiques.
Dans ce contexte, le recours à l’IA apparaît comme un moyen efficace d’atténuer ces périls structurels et d’initier une nouvelle révolution agricole, la IVe, après celles générées par la mécanisation ; le recours aux intrants chimiques ; puis la révolution génétique de ces dernières décennies. L’accumulation de ces innovations depuis le XIXe siècle a conduit à la mise en place d’un modèle agricole commercial productiviste, tourné vers la consommation de masse et l’exportation. Le rajout d’une couche d’IA devrait transformer le modèle actuel en une agriculture hyper-instrumentée et hyper-datafiée, reposant sur une batterie de senseurs et de capteurs permettant d’alimenter des brassées de logiciels et d’algorithmes sensés optimiser le travail de la terre, en automatisant les taches répétitives (ex : la traite des vaches) et en affinant les prises de décision concernant la santé des animaux, la pertinence et la périodicité de l’irrigation ou le volume vraiment nécessaire de produits phytosanitaires à injecter dans le sol.
Cette révolution est déjà bien engagée. Nombre d’engins agricoles sont désormais bourrés de capteurs, senseurs, cameras, interfaces numériques dignes d’un vaisseau spatial de Star War. Les champs commencent à être parcourus par des tracteurs autonomes guidés par GPS et survolés par des drones agricoles analysant degré d’humidité des sols et état des cultures. Les parcelles non exploitées sont désherbées par des robots autonomes capables de détecter les mauvaises herbes et de s’en débarrasser via une coupe au laser tandis que le bétail est équipé d’une foultitude de capteurs assurant la traçabilité des bêtes et renseignant sur leur état d’hydratation, de fatigue ou de stress tandis que la traite des vaches est désormais assurée par des robots spécialisés. Ce recours à la technologie permet des gains de productivité conséquents et pourrait – en théorie – préserver la viabilité de nombreuses exploitations qui semblaient condamner à terme.
La mutation du métier d’agriculteur
Le métier d’agriculteur est en passe de connaitre une mutation prodigieuse alors que ses fondamentaux avaient, somme toute, peu évolué depuis le début de l’agriculture, au Néolithique. Cette nouvelle révolution agricole va entraîner un déplacement du travail humain vers des tâches de supervision et de pilotage d’équipements high tech et nécessiter une capacité d’interprétation de données et une expertise en termes de maintenance de systèmes sophistiqués. De nouvelles aptitudes qui vont venir se rajouter au savoir faire agronomique traditionnel. L’agriculteur 3.0 devra toujours savoir tâter le cul d’une vache mais aussi maîtriser des compétences avancées lui permettant de paramétrer des systèmes de recueil de données, de remplir des tableaux de bord complexes ou de tirer le meilleur de masses de données aussi diverses qu’abondantes.
Le quotidien de l’agriculteur est en passe de changer radicalement : moins dans la gadoue, davantage derrière des d’écrans, en étant aussi attentif à la pluviométrie au dessus de ses champs qu’à la qualité de ses connexions Internet. Cette transformation des taches quotidiennes et leur technologisation pourraient rendre le métier attractif à de nouveaux profils n’ayant jusqu’alors que peu de liens avec le monde rural.
Mais au-delà des enjeux de formation, la révolution IA dans l’agriculture va nécessiter des efforts financiers de grande ampleur que nombre d’exploitants actuels ne pourront ou ne voudront assurer. Les investissements s’annoncent lourds, le niveau d’endettement toujours plus élevé, les besoins énergivores sans cesse croissants. La combinaison de ces facteurs va aboutir à des prises de risques majeures dans un contexte socio-économique, énergétique et environnemental dégradé.
Une agriculture de plus en plus polarisée à l’horizon 2035
Les exploitants ayant fait le choix de l’agriculture conventionnelle, commerciale, productiviste et hautement technologisée vont s’exposer à une accentuation des dépendances technico-industrielles pour exercer leurs activités : à la dépendance « traditionnelle » aux intrants physico-chimiques (engrais minéraux, pesticides, désinfectants, produits antifongiques, xénobiotiques et antibiotiques…) va s’ajouter celle aux intrants informationnels (données, logiciels, abonnements à des serveurs, des plateformes ou des clouds privés..). Une nouvelle dépendance exposant l’agriculteur digital à un cortège de pannes-systèmes, d’erreurs logiciels et d’impérieuses mises à niveau technologiques, potentiellement délicates à maîtriser au regard de leur fréquence et de leur ampleur. A cela, va s’ajouter les contraintes résultant de la souscription à des modèles propriétaires et à des contrats de maintenance léonins. Autant de servitudes qui posent la question du contrôle et de la propriété effective des données agronomiques recueillies mais dont l’agriculteur pourrait se voir dépossédé du fait d’un rapport de force technologique en faveur de ses prestaires techniques. De quoi poser la très sensible question de la souveraineté alimentaire si ledit prestaire est étranger !
Par ailleurs, il faut s’attendre à une financiarisation toujours plus importante de l’activité agricole, qui va nécessiter, encore plus qu’aujourd’hui, de disposer de finances solides et de réseaux d’influence efficients pour capter les subventions publiques, nationales ou européennes, alors que la couverture assurantielle deviendra toujours plus cruciale (et onéreuse) en raison du dérèglement climatique et de la fréquence d’événements météo d’ampleur exceptionnels, susceptibles d’annihiler brutalement les productions en cours, du moins d’en réduire drastiquement les rendements.
Face à de telles contraintes, une implacable sélection darwinienne guette la filière. Cet « ajustement » devrait provoquer une concentration des terres au profit de méga-exploitations à fort niveau capitalistique, phénomène susceptible de conduire à l’éradication des moyennes surfaces. La tendance n’est pas nouvelle mais devrait s’amplifier en réaction à cette nouvelle donne technologique. Investir dans autant de matériels et de savoir-faire dernier cri est extrêmement coûteux et n’est pas à la portée de nombreuses fermes familiales, d’autant que ce modèle induit le creusement du niveau d’endettement et une dépendance pesante à l’égard d’une chaîne, très dispendieuse, de fournisseurs ou de prestataires extérieurs, l’autarcie chimique et numérique semblant bien illusoire, tout comme l’autofinancement, au regard du coût d’entrée dans cette révolution de l’IA.
Face à ce modèle et ses contraintes, devraient néanmoins substituer de petites exploitations ayant opté pour une logique radicalement alternative, privilégiant une approche agroécologique durable et locale, basée sur la polyculture, des circuits courts ; en mesure toutefois de faire preuve d’innovation dans des registres variés selon une démarche low tech et collaborative ; peu dépendante aux intrants extérieurs et donc moins exposées financièrement. Un tel positionnement devrait permettre aux agriculteurs engagés dans cette voix de mieux encaisser des aléas climatiques dévastateurs, du moins de s’en relever plus rapidement et de faire preuve d’agilité et de réactivité pour s’adapter à des changements d’ampleur tout en préservant la biodiversité et la santé humaine. Cette approche, moins dépendante par de nombreux aspects de fournisseurs extérieurs (et souvent étrangers), offre ainsi davantage de garanties en matière de souveraineté alimentaire au bénéfice du pays et de sa population, surtout dans un monde à venir caractérisé par une grave crise climatique et l’impératif de gérer des ressources limitées.
Cette dichotomie entre deux approches très divergentes (pour ne pas dire antagonistes) de l’avenir de l’agriculture se retrouve de manière encore plus clivante au niveau international. Le basculement au profit d’une agriculture hautement technicisée et digitalisée dans les pays développés devrait accentuer le fossé avec les pratiques agricoles en vigueur dans de nombreux pays du Sud, qu’ils soient émergents ou en développement. Confrontés à la combinaison « dépassement des limites planétaires / évolution démographique », ces pays doivent tout à la fois afficher des résultats performants en matière de sécurité alimentaire mais aussi de réduction de la pauvreté dans le monde rural, tout en préservant – autant que faire se peut – la biodiversité locale et en assurant un minimum de résilience climatique à leurs populations. Or ces pays redoutent que le recours à l’IA entraîne une aggravation de leur dépendance à des fournisseurs technologiques du « Nord développé », que ce soit sous la forme de transactions commerciales « usuelles » ; d’aides au développement ou de programmes philanthropiques se voulant désintéressés, fournis par de grandes entreprises ou de généreux mécènes occidentaux. A cela, s’ajoute la crainte que cette IVe révolution agricole ne provoque de graves perturbations sur les marchés mondiaux de matières premières ou de composants de base d’intrants, sous l’effet de décisions algorithmiques pilotant les processus décisionnels au sein des gros opérateurs de ces marchés (producteurs, transporteurs, traders, banques, fonds d’investissements, spéculateurs boursiers..) en raison de la financiarisation du secteur agricole et de ses déviances (optimisation logistique, trading automatisé, arbitrages sur les stocks.)
Une diffusion moins perturbatrice de l’IA au profit de ces agricultures « du Sud », qui disposent de la très grande majorité des surfaces de terres arables de la planète, pourrait néanmoins se réaliser par le biais de coalitions ad hoc regroupant pays du Sud, pays développés « bien disposés », agences techniques onusiennes, ONG, réseaux de geeks « solidaires » et communautés locales. De telles coalitions auraient pour objectif d’œuvrer en commun pour fournir un accès préférentiel à certaines technologies ou savoir-faire IA, dans un cadre open source, via des programmes multilatéraux ou des transferts de capacités opérés selon une base non marchande, en échange de concessions consenties dans d’autres domaines (fourniture de matières premières dans un monde basculant vers la rareté ; mise en commun de données climatiques ou agronomiques, au bénéfice de tous les acteurs intéressés…).
Une telle approche « collaborative » serait en mesure de satisfaire (via des gains de productivité, une meilleure gestion de l’eau et des surfaces arables disponibles, une anticipation plus efficiente des aléas de toute nature, un moindre gaspillage des ressources produites…) un des enjeux majeurs à l’échelle planétaire à l’horizon 2035 et au-delà : parvenir à nourrir une population mondiale croissante avec, très vraisemblablement, moins de ressources du fait du dépassement des limites planétaires et des impératifs de gouvernance de la rareté, dans un monde où l’accès aux ressources alimentaires devrait s’avérer un enjeu majeur des prochaines décennies.
