Dédollarisation : la multiplication des tentatives alternatives annoncent-elles la fin du « privilège exorbitant » étasunien ?

Tags

L’un des principaux dossiers (combats diront les plus souverainistes) de la scène géoéconomique mondiale d’ici 2035 concerne le repositionnement du dollar au sein de l’économie mondiale, tant en matière de transactions commerciales que de réserves monétaires. Sa prééminence est de plus en plus remise en cause par une foultitude d’acteurs étatiques ou d’opérateurs économiques, pour une foultitude de raisons, purement économiques mais surtout politiques, juridiques, géopolitiques diplomatiques. Les possibles alternatives sont nombreuses mais pratiquement aucune ne semble en mesure de remplacer le billet vert. A défaut de « Grand remplacement monétaire », il est probable que l’on s’achemine au cours des prochaines décennies vers une « multipolarité monétaire », combinant dollar, autres devises occidentales, monnaies émergentes et cryptomonnaies. La combinaison de ces évolutions devrait aboutir une sorte de « Bretton Woods III ». Telle est la perspective que nous présente dans cet article Matthieu Lohse, un habitué d’Horizon 2035. Matthieu est diplômé de Sciences Po Strasbourg et de la Sorbonne-Nouvelle. Précédemment basé aux Etats-Unis, il observe avec attention les bouleversements géopolitiques de notre siècle.

————————————————————————————————————————

La phrase est restée célèbre, mais elle tend à se vider de son sens. En 1971, alors que l’administration Nixon à Washington a décidé d’une petite révolution, la fin de la convertibilité du dollar en or, le Secrétaire au Trésor John Connally lance à ses homologues, lors d’une réunion du G10 à Rome : « le dollar est notre monnaie mais votre problème ». Aujourd’hui, la dédollarisation du monde, réelle ou supposée, agite les cercles économiques, politiques et financiers des cinq continents. Érigée comme un objectif des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine & Afrique du Sud) en 2023, la dédollarisation fait l’objet de nombreuses analyses et théories. Nous proposons ici d’en analyser les caractéristiques.

Au Brésil, la dédollarisation rime avec « Pixisation » 

À des milliers de kilomètres de Washington, le Brésil offre déjà une démonstration concrète et quotidienne de la perte de vitesse du dollar, grâce au système Pix. Lancé en novembre 2020 par la banque centrale brésilienne, ce système de paiement instantané, gratuit et très populaire s’est imposé en quelques années comme l’infrastructure centrale des échanges monétaires du pays, reléguant au second plan l’argent liquide, les cartes bancaires et, surtout, les services des géants américains Visa et Mastercard. Fin 2024, plus de trois quarts des 214 millions de Brésiliens utilisaient Pix, dont 93% des adultes, et le système avait dépassé les cartes de débit et de crédit en volume comme en fréquence d’usage. En 2024 seulement, près de 69 milliards de transactions ont été réalisées via Pix, pour une valeur cumulée avoisinant les 5 000 milliards de dollars, illustrant une bascule structurelle dans la manière dont la monnaie circule au sein de la première économie d’Amérique latine.

Pratique, rapide à utiliser, Pix constitue en outre un instrument de souveraineté monétaire et financière qui court-circuite l’hégémonie des intermédiaires privés états-uniens, historiquement au cœur de la circulation du dollar. Alors que la « souveraineté » apparait comme le nouveau mot clé des programmes politiques à l’heure du retour des empires, la prise de conscience des Européens de la main mise d’acteurs américains, chinois ou étrangers sur nos actions du quotidien, parfois dans des situations monopolistiques, est progressive. Le psychodrame groenlandais lors du dernier sommet de Davos mais surtout le «ban numérique  » frappant le juge français de la CPI Nicolas Guillou ont permis aux Européens de reprendre conscience de l’ampleur et de la nocivité de cette dépendance.

En internalisant les flux, réduisant ainsi les coûts de transaction, et en offrant à l’État une visibilité accrue sur l’activité économique, Pix contredit frontalement les intérêts stratégiques américains, au point de provoquer l’abandon au Brésil du projet WhatsApp Pay par la maison mère de Whatsapp, Meta, et de susciter des réactions hostiles à Washington. Cette infrastructure publique de paiement, désormais exportée comme modèle dans plusieurs pays émergents, montre que la dédollarisation ne passe pas uniquement par les réserves de change ou les accords commerciaux, mais aussi par la maîtrise des rails invisibles de la finance du quotidien. Le cas brésilien nous révèle ainsi la dynamique plus profonde de remise en cause de l’ordre financier dominé par le dollar non par la rupture brutale, mais par l’obsolescence progressive de ses intermédiaires. Et le succès du Pix brésilien fait écho à l’essor de solutions de paiement nationales chez d’autres BRICS comme Alipay et WeChat Pay en Chine ou l’UPI (Unified Payments Interface) en Inde.

Longtemps, les observateurs ont cru le règne du dollar indestructible. A la suite des accords de Bretton Woods, cette devise est auréolée d’un « privilège exorbitant » selon la formule du président français Valery Giscard d’Estaing, lu conférant une puissance sans égale-. Mais à force de servir à punir, contrôler, exclure, le billet vert serait en train de perdre ce qu’il avait de plus précieux : la confiance. Derrière ce lent reflux, on lit une mutation du monde, politique autant que monétaire.

En 1944, les accords de Bretton Woods installèrent le dollar comme cœur battant de la finance mondiale. En échange de sa convertibilité en or, il devient la mesure universelle de valeur. Quand Richard Nixon suspend cette convertibilité en 1971, il rompt la promesse initiale, mais pas l’emprise américaine. L’ère du pétrodollar commence alors. Ce second âge de Bretton Woods est celui des déficits assumés, des bons du Trésor absorbés par les surplus des pétromonarchies du Golfe, et du capitalisme financiarisé. Il a tenu un demi‑siècle. Jusqu’à ce que les chocs récents, et notamment la pandémie de Covid-19, le retour de la guerre en Europe, le recours massif aux sanctions financières (en Iran, au Venezuela, en Corée du Nord mais aussi en Syrie, en Haïti) et le retour de Donald Trump à Washington, fissurent le socle.

L’arme américaine de ce XXIᵉ siècle, ce n’est pas tant le porte‑avions que la transaction en dollar. Tout paiement en devise américaine, où qu’il passe, transite un instant par le territoire juridique des États‑Unis et s’expose ainsi à la législation américaine unilatéralement extraterritoriale. Cette architecture donne à Washington un droit de veto planétaire.

Le dollar et les sanctions, une imbrication aux complexes conséquences

De l’amende record infligée à BNP Paribas en 2015 (8,9 milliards de dollars à la suite de financements en dollars d’opérations au Soudan, en Iran et à Cuba) jusqu’aux vagues de sanctions contre la Russie, l’Iran ou Cuba, la machine est rodée. En 2025, selon le Center for a New American Security, des entités réparties dans plus de la moitié des États reconnus par l’ONU sont visées par des sanctions. Par leur ampleur et leur fréquence, ces sanctions sont plus qu’un outil diplomatique, elles sont devenues un pilier de la stratégie américaine. Mais comme le résume Barry Eichengreen dans Le Grand Continent (2025) : «A force  d’instrumentaliser son avantage, l’Amérique scie la branche sur laquelle repose sa monnaie. »

Sous la première présidence Trump (2017‑2021), l’attitude des Etats-Unis sur la scène internationale s’était durcie, à travers notamment des sanctions éclairs, les retraits unilatéraux d’accords internationaux, et le recours aux droits de douane punitifs. Son retour à la Maison‑Blanche en 2025 a amplifié le mouvement et désormais, la pression économique s’impose comme une arme diplomatique par défaut. La Russie, la Chine, mais aussi l’Inde ou le Brésil ont compris la leçon et s’attèlent à se prémunir du dollar afin de se  protéger du bras de Washington.

La mise en œuvre des sanctions financières américaines repose généralement sur un décret présidentiel chargeant le département du Trésor d’inscrire des individus, des entreprises ou des entités publiques étrangères sur une liste noire dite des « ressortissants spécialement désignés ». Cette inscription entraîne le gel immédiat des avoirs détenus aux États-Unis et prive les personnes concernées de tout accès aux paiements en dollars. Les établissements financiers, soumis à la réglementation américaine, rompent alors toute relation avec les cibles visées. En l’espace de quelques heures, celles-ci peuvent se retrouver appauvries, exclues du système financier international et durablement discréditées.

C’est le sort réservé à notre compatriote Nicolas Guillou, juge à la Cour pénale internationale à la Haye et président de la Chambre préliminaire I sur la situation dans l’Etat de Palestine, qui a notamment autorisé l’émission de mandats d’arrêts contre le Premier ministre israélien et son ancien ministre de la Défense.

La multiplication de ces risques politiques au sein du système monétaire international a conduit plusieurs États à chercher à réduire leur dépendance au dollar. Ces stratégies « anti-dollar » visent à favoriser le recours à d’autres monnaies ou à des actifs alternatifs dans les échanges commerciaux et les investissements transfrontaliers. Leur mise en place ne signifie pas nécessairement un affaiblissement immédiat du rôle du dollar, mais traduit la volonté des gouvernements d’en limiter l’influence. Lorsque ces politiques aboutissent, elles donnent lieu à un processus de dédollarisation, entendu comme une réduction délibérée de la place du dollar dans les transactions internationales d’un pays. Dans son ouvrage Bucking the Buck : US Financial Sanctions ans the International Backlash Against the Dollar, Daniel McDowell montre que le recours croissant de Washington aux sanctions à favorisé l’essor de ces politiques. Celles-ci prennent des formes variées : accords commerciaux libellés en monnaies locales, mécanismes d’échange de devises entre banques centrales, renforcement des réserves d’or ou encore projets de monnaies numériques nationales. Si nombre de ces initiatives échouent, certaines ont néanmoins permis une dollarisation effective.

Le rôle pionnier des BRICS en matière de dédollarisation

Les BRICS, bloc aussi attractif qu’hybride, se sont mués en plateforme expérimentale de dédollarisation. Dès 2014, le noyau dur des 5 membres fondateurs lançait la New Development Bank, alternative à la Banque mondiale. En 2023, Pékin et Brasília annoncent qu’ils commerceront en yuan et en real. L’Inde échange avec la Malaisie en roupie. Même la France règlerait désormais près d’un cinquième de son commerce avec la Chine en renminbi. Ainsi, alors qu’au début des années 2000, le dollar représentait environ 70 % des réserves mondiales ; en 2009, ce chiffre était tombé à 62 %, et aujourd’hui il se situe autour de 57 %.

La crise financière mondiale à la fin de la première décennie des années 2000 a constitué un point de bascule, avec un rôle croissant des marchés émergents. Mais derrière le symbole, les failles demeurent. La Chine pousse pour un yuan mondial, sans renoncer à son contrôle des capitaux, alors que son système financier reste opaque, surveillé et peu convertible. Résultat, le renminbi ne pèse que 2,6 % des réserves internationales, contre 57 % pour le dollar (FMI, 2023) et, sauf réforme monétaire majeure décidée par Pékin, semble condamné à rester une alternative mineure, ne pouvant guère viser mieux que le seuil des 4 à 5% dans les décennies à venir. Les autorités de l’Inde ont quant à elles tenté de payer le pétrole russe en roupie. Mais Moscou, accumulant une monnaie difficilement convertible, a préféré… le dirham émirien. Si la dédollarisation est en marche, elle n’en est – pour l’heure – qu’à ses balbutiements. Aucune alternative évidente n’émerge et ne parvient à faire consensus auprès de tous les partisans de la perte de vitesse du dollar.

Pour Bruxelles, la dédollarisation ne rime pas avec émancipation brutale, mais avec « réduction des risques ». Sur le Vieux Continent, le gel des réserves russes en 2022 a modifié la perception de toutes les devises du G7. Dès lors, les banques centrales diversifient leur posture, notamment en faisant main basse sur toujours plus d’or, moins de dollars, moins d’euros. Ainsi, la part cumulée des monnaies du G7 dans les réserves mondiales a chuté de 8 % après 2022. Signe que, même pour les alliés, la militarisation (weaponization) des actifs inquiète. L’autonomie stratégique européenne, si souvent invoquée, suppose désormais de repenser les infrastructures de paiement elles‑mêmes.

L’économiste Zoltan Pozsar a décrit cette bascule comme un passage à un « Bretton Woods III » : un ordre plus fragmenté, où la monnaie‑pouvoir s’ancre dans le réel aux côtés de l’or, de l’argent, et des matières premières. Ce n’est pas un accident de marché mais plutôt le symptôme d’un monde fracturé. Dès lors, de nombreux Etats cherchent à se protéger en réduisant leur dépendance au dollar et en se tournant vers des actifs physiques et politiquement neutres, en particulier l’or et l’argent.

En effet, la mondialisation repose sur trois piliers déflationnistes dont la main-d’œuvre bon marché, notamment via l’immigration ou la délocalisation dans des pays comme la Chine, le Vietnam, la Tunisie, l’énergie à bas coût et la stabilité géopolitique. Leur effondrement en raison des guerres commerciales, des ruptures de chaînes d’approvisionnement et du conflit en Ukraine transforme l’inflation actuelle en un phénomène structurel, et non cyclique. Les banques centrales peuvent freiner la demande, mais elles ne peuvent produire des matières premières, de l’énergie ou des métaux stratégiques.

Dans ce nouveau contexte, le métal argenté occupe une place centrale. Contrairement à l’or, il est à la fois réserve de valeur et métal industriel, indispensable à la transition énergétique, à l’IA, à l’électrification et à la défense. Des années de sous-investissement et de financiarisation ont créé un écart dangereux entre marchés papier et disponibilité physique. En 2025, la forte demande indienne et est-asiatique, combinée aux restrictions d’exportation et aux déficits structurels, a mis en évidence cette fragilité, déclenchant une revalorisation forcée de l’or et de l’argent.

La fin, vraiment ?

En multipliant les barrières douanières et les sanctions tous azimuts, y compris contre des partenaires clé comme l’Inde, Washington pousse la plupart des grands acteurs de la scène géoéconomique à construire des alternatives. En contrôlant les stablecoins privés (USDT, USDC), la Maison Blanche envoie le signal que même le numérique ne sera pas neutre. Sous Donald Trump, ce qui servait autrefois de monnaie‑refuge est devenu un instrument de chantage. Le dollar reste la principale devise des échanges (près de 90% des  transactions de change), mais inspire désormais autant de crainte que de confiance.

Toutefois, il semble qu’à moyen-terme, le dollar ne s’effondrera pas. Pourquoi ? Les évolutions récentes du monde des cryptoactifs, et en particulier des stablecoins, tendent à renforcer la domination du dollar plutôt qu’à la remettre en cause. Les stablecoins ne sont plus de simples outils de trading, ils sont devenus des moyens de paiement rapides, peu coûteux, transparents et accessibles qui concurrencent les systèmes traditionnels comme Visa ou Mastercard et facilitent les transferts transfrontaliers. Et parce que la quasi-totalité sont indexés sur le dollar et adossés à des actifs comme les bons du Trésor américains, leur croissance se traduit par une demande accrue de dollars et de dettes américaines, impliquant jusqu’à des épargnants internationaux qui, en utilisant ces jetons, financent indirectement le déficit américain. En parallèle, l’administration américaine favorise activement ce développement par un cadre réglementaire incitatif, ce qui accroît encore l’attractivité du dollar numérique. Loin d’être une menace pour la suprématie monétaire américaine, cette révolution numérique des paiements pourrait consolider la place du dollar au cœur de l’économie mondiale.

Ainsi, là où la Chine propose un contrôle étatique sophistiqué, les États‑Unis misent sur les marchés. Le plan Genius Act (2025) vise à encadrer les stablecoins privés, prolongement de la puissance américaine à travers la prééminence de la Big Tech. Ironie du sort, ces jetons adossés au dollar pourraient même renforcer le pouvoir de la devise, en lui offrant une seconde vie numérique.

Mais l’équilibre demeure néanmoins fragile. Un seul acteur privé peut geler des fonds sur ordre américain, comme Tether l’a fait en mars 2025 avec des portefeuilles russes totalisant 28 millions de dollars. Ce que SWIFT faisait hier, la blockchain le fait désormais encore plus rapidement : la domination continue, mais sous d’autres codes.

Pendant ce temps, l’or n’a jamais autant brillé, un autre indicateur envoyant un message clair. En 2023, les banques centrales ont acheté plus d’un millier de tonnes, un record depuis les années 1950 (Financial Times). Cette ruée, particulièrement forte en Asie, traduit ainsi cette recomposition. Face à la « militarisation » du dollar et à la perte de confiance dans la dette occidentale, les États préfèrent des réserves tangibles.

La lente mue vers un monde multipolaire

Le dollar n’a donc pas dit son dernier mot, conservant une avance colossale en puissance financière, en dérivés, en commerce. Mais son exclusivité vacille. Dans le « monde Bretton Woods III » que décrit Pozsar, les grandes devises se partagent désormais les sphères d’influence entre un dollar encore dominant ; un yuan commercial ; un euro prudent ; et l’or redevenu un actif pivot.

Si ce n’est pas la chute d’un empire qui se dessine, il y a fort à parier qu’il s’agisse en revanche de la fin d’un monopole. L’Amérique restera puissante, mais dans un monde dont elle ne pourra plus dicter seule les règles. L’Europe tâtonne entre fidélité à l’allié américain et désir d’autonomie stratégique, quand les BRICS dessinent peu à peu un échiquier où se croisent matières premières, monnaies locales et technologies souveraines.