Inde 2035, entre affirmation géoéconomique et autonomie stratégique : la « grosse bête » qui monte, qui monte …

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Si notre attention est accaparée depuis le début de l’année par l’incessant maëlstrom politico-médiatique concernant le divorce en cours Europe / Etats-Unis ; le devenir du Groenland ; l’évolution du Venezuela ou la sanglante répression en Iran et le risque de nouvelle confrontation armée de grande ampleur au Moyen Orient, un événement – sans doute encore plus important pour les années à venir – n’apparaît pas avoir eu la couverture médiatique et analytique qu’il méritait. Il s’agit du repositionnement de l’Inde et son 1,4 milliard d’habitants, de producteurs et de consommateurs sur le devant de la scène géoéconomique mondiale.

En l’espace de quelques jours, fin janvier, début février, New Delhi a conclu des accords d’égal à égal avec deux des puissances commerciales dominantes jusqu’à présent, l’Union Européenne et les Etats-Unis, qui se sont rajoutés à d’autres accords de nature similaire signés ces derniers mois avec des partenaires de moindre envergure (Royaume Uni, Australie, Oman, Nouvelle Zélande), tandis que d’autres sont en cours de négociation (avec le Brésil, le Canada, les pétromonarchies du Golfe). Ces accords vont favoriser un accès durable de l’Inde aux consommateurs, aux capitaux et aux technologiques occidentales et supporter ainsi la trajectoire économique ascendante de l’Inde au long terme. De quoi conforter l’Inde en tant qu’acteur économique et commercial de premier plan en ce début de second quart du XXIe siècle et illustrer son intégration croissante dans les chaînes de valeur mondiales, et cela, alors que le pays est en passe de monter sur le podium des plus importantes économies mondiales, occupant déjà la 3e place en termes de PIB en PPA (parité de pouvoir d’achat) et la 4e en PIB nominal. Une dynamique majeure, spectaculaire, durable, tout sauf anecdotique !

La « mère de tous les accords » avec l’Union Européenne

Le 27 février dernier, à l’occasion de sa fête nationale, l’Inde a annoncé avoir conclu avec l’Union Européenne un accord de libre-échange, bouclant près de deux décennies de négociations jusqu’alors infructueuses, les pourparlers ayant démarré en 2007. A la suite d’un échec flagrant en 2013, les négociations se perpétuaient à petite vitesse depuis une douzaine d’années, sans avancée réellement significative jusqu’à l’automne 2025. Ce vaste chantier, véritable « serpent de mer » de la diplomatie économique, n’intéressait guère que quelques technocrates dans chaque camp et une poignée d’économistes et d’universitaires. Mais la « tornade Trump » et sa mitrailleuse à sanctions douanières punitives, tout comme l’agressivité commerciale chinoise sur les marchés extérieurs, ont profondément changé la donne. Leurs économies respectives étant sérieusement mises à mal par les bouleversements en cours, Indiens et Européens ont tout naturellement relancé leurs négociations bilatérales, en y instillant, au vu de l’urgence, une impulsion plus conciliatrice. Si bien qu’en l’espace de quelques mois, des avancées spectaculaires ont pu être enregistrées. Lesquelles ont conduit, à la visite à New Delhi, du 25 au 27 janvier, de l’Exécutif communautaire (Ursula von der Leyen + António Costa) à l’occasion des festivités marquant le 77e anniversaire de la République indienne. Accueillis en tant qu’invités d’honneur, les dirigeants européens ont ensuite enchaîné avec le XVIe sommet Inde-UE, au cours duquel a été conclu un ambitieux accord de libre échange, salué comme la “mère de tous les accords”.

Les deux parties estiment être parvenues à un deal réellement « gagnant / gagnant ». Celui-ci ouvre la voie à la constitution d’une zone de libre échange de 2 milliards de consommateurs, pesant près de 25% du PIB mondial, et de ce fait, susceptible de peser significativement entre le marteau américain et l’enclume chinoise.

L’objectif est de « booster » des échanges bilatéraux déjà en plein essor (+90% de croissance depuis 10 ans) et qui s’élevaient à 120 Mds d’€ d’échange de biens en 2024, auxquels s’ajoutaient 60 Mds d’€ d’échanges de service. Mais, dans le contexte troublé actuel, les deux parties entendent doubler le volume de leurs échanges à l’horizon 2030/2035, en misant sur la complémentarité de leurs économies respectives et sur la dynamique de croissance élevée de l’Inde (+ 7% espérée en 2026). Il est ainsi attendu qu’au début de la décennie 2030 l’Inde intègre le Top 5 des partenaires commerciaux de l’UE, contre la 9e place actuellement, et que l’Europe consolide dans le même temps son rang de 1er partenaire de l’Inde, qu’elle occupe déjà.

Si le texte exact de l’accord n’a pas (encore) été rendu public, les grandes lignes déjà divulguées laissent entrevoir un champ d’application assez large, couvrant les biens et les services, et possiblement l’investissement et le commerce numérique. En sont exclues les éléments les plus sensibles de leur secteur agricole respectif (céréales, bœuf, sucre, riz, soja et produits ⁠laitiers), ce qui devrait éviter à Bruxelles les aléas procéduriers impactant l’accord avec le MERCOSUR et à New Delhi une énième révolte paysanne (cf. mouvement de protestation Kisan Andolan en 2020/2021). Le projet prévoit des réductions tarifaires très significatives concernant environ 96 à 99 % des échanges bilatéraux, sur des périodes de transition pouvant aller jusqu’à sept ans. Une récente étude (janvier 2026) de l’Institut Kiel estime que les bénéficies de cet accord de libre échange devraient se traduire par une hausse de 41% des exportations indiennes vers l’UE et de 61% de celles de l’UE vers l’Inde.

Selon la Commission, 96,6% des exportations européennes de marchandises, en valeur, vont bénéficier d’une réduction ou d’une suppression des droits de douane indiens d’ici 2032. Les exportateurs européens ont obtenu de très importantes baisses de droits sur l’automobile (passant de 110 % à 40 puis à 10 %, avec un quota d’importation de 250 000 véhicules d’une valeur supérieur à 15 000 €, soit la plus grande ouverture de l’immense marché automobile indien jamais réalisée, à la grande satisfaction des constructeurs allemands) ; les aéronefs et engins spatiaux (ouvrant la voie à la constitution, à la grande satisfaction de Dassault, Safran et Airbus en particulier, de co-entreprises destinées à renforcer les partenariat avec la BIDT locale, laquelle devrait s’intégrer plus étroitement dans les chaînes d’approvisionnement aérospatiales européennes) ; les machines outils et équipements électriques ; les produits chimiques ainsi que les produits agroalimentaires jusqu’alors fortement taxés comme le vin, l’huile d’olive et les produits alimentaires transformés (pains, pâtes, confiseries, chocolat, aliments pour animaux…). L’accord prévoit également l’ouverture du marché indien des services dans la finance, le transport maritime, les technologies de l’information et les professions libérales, tout en renforçant les règles en matière de protection de la propriété intellectuelle, du respect des normes et de la transparence des marchés.

De leur côté, les Indiens estiment que les concessions de l’UE devraient s’appliquer à environ 99,5 % de leurs exportations, en valeur. Devraient ainsi être exemptés de droits de douane européens les textiles, le cuir, les chaussures, les produits électroniques, ferroviaires et pharmaceutiques, les métaux de base, les produits de la mer, les pierres précieuses et les bijoux, certaines denrées agricoles (thé, café, épices) et des produits d’ingénierie informatique. De quoi assurer des débouchés majeurs pour des secteurs à forte intensité de manœuvre et garantir ainsi des dizaines de millions d’emplois en Inde. Les négociateurs indiens ont également obtenu, à l’heure ou l’Europe tend à se bunkeriser face aux migrations internationales, une certaine liberté de circulation aux personnels indiens compétents, en particulier dans le secteur informatique, sous une forme à définir mais qui devrait s’avérer fortement inspirée du modèle des « travailleurs invités » cher au patronat allemand.

Bruxelles et New Delhi ne comptent en rester à un simple partenariat commercial mais poser les jalons d’un ordre mondial multipolaire réagencé au profit de puissances intermédiaires et éviter de se faire enfermer dans un tête-à-tête pesant entre Washington et Pékin pour le lea-dership mondial.

Le projet d’accord de libre échange s’accompagne ainsi d’un projet de coopération en ma-tière de sécurité, englobant divers points d’application tels que la sécurité maritime et la lutte contre la piraterie en Océan Indien, la cybersécurité, l’espace, la non-prolifération et la lutte contre le terrorisme. Ce partenariat sécuritaire thématique constitue une nouvelle brique dans la stratégie indo-pacifique de l’UE (dont une autre composante est le projet de corridor écono-mique Inde-Moyen-Orient-Europe, actuellement bien enlisé). Pour New Delhi, un tel partenariat complète les contrats d’armement conclus directement avec certains Etats membres très actifs auprès du 1er importateur mondial d’armes (avions Rafale pour la France, sous-marins pour l’Al-lemagne). En se rapprochant des Européens, l’Inde entend diversifier ses fournisseurs d’équi-pements militaires, éviter de trop dépendre de « l’ami russe » et s’affranchir de la tutelle américaine. Tout cela afin de préserver son « autonomie stratégique », un mantra qui trouve un réel écho à Paris … Une convergence qui devrait se concrétiser par l’annonce de la com-mande de 114 avions de combat Rafale supplémentaires lors du déplacement du président français en Inde.

Plusieurs zones d’ombre persistent, néanmoins, qui nécessitent clarification d’autant que le projet d’accord doit, côté européen, subir un examen juridique rigoureux par les divers services de la Commission, être avalisé par les 27 puis adopté par le Parlement. Diverses voix en Europe dénoncent certains manquements au texte négocié, comme l’absence de garanties sérieuses concernant la protection de la propriété intellectuelle ou ce qui ressemble fort à des concessions relatives à la prise en compte des normes environnementales. Le projet semble réviser à la baisse les ambitions affichées lors du lancement du Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, au risque d’ouvrir des brèches dans le champ d’application du Pacte Vert européen, déjà malmené par les lobbies industriels, extractifs et polluants au sein de l’Union. Une dynamique similaire d’abaissement des ambitions normatives européennes est redoutée dans le registre social, New Delhi ne reconnaissant pas les règles du Bureau International du Travail, et les négociateurs européens semblant avoir détourné le regard sur ce point face à l’impératif de conclure rapidement un accord.

A ces points « techniques »problématiques, s’ajoutent des divergences sérieuses sur des dossiers plus géopolitiques, comme les relations étroites entre l’Inde et la Russie (achat d’armes, coopération technologiques, manœuvres conjointes…), la position indienne concernant le conflit en Ukraine et les achats massifs indiens de pétrole russe (près de 64 Mds de $ en 2024/2025), qui permettent à Moscou de financer son effort de guerre, sans oublier la dérive illibérale de la « plus grande démocratie mondiale ». Après avoir espéré, un temps, aborder ces questions lors des négociations, Bruxelles s’est heurté à un refus déterminé des Indiens à évoquer ces points, se montrant très sourcilleux quant à leur posture de multi-alignement et à la préservation – farouche – de leur autonomie stratégique.

Au regard du contexte prévalant en ce début d’année 2026 et de l’urgence d’obtenir des résultats politiques concrets sur fond de divorce euro-américain, les dirigeants européens ont fait preuve de pragmatisme et privilégié un accord économique rapide à vocation politique avec les Indiens, moyennant certains renoncements sur les grands principes et en évitant les sujets qui fâchent.

Un accord intérimaire plein d’incertitudes avec Washington

New Delhi n’en est pas restée là puisque quelques jours plus tard, le 7 février, l’Inde a également conclu les prémices d’un accord commercial, au contenu toutefois beaucoup plus flou, avec les Etats-Unis, au terme de 9 mois de négociations pleines d’aléas, ponctuées d’une série d’intimidations et menaces de la part du président Trump. Ce dernier entendait initialement amalgamer négociations commerciales et enjeux géopolitiques (relations de l’Inde avec la Russie et achat de pétrole russe, relations avec l’Iran ou le Myanmar) dans le but d’étendre indirectement le régime américain de sanctions à l’encontre de régimes infréquentables pour Washington. Cette tentative a suscité une vive résistance de New Delhi qui refusait, de nouveau, de limiter sa posture de multi-alignement et de renoncer à son autonomie stratégique.

Dans ce contexte, la conclusion de ces négociations qui traînaient en longueur à peine plus d’une semaine après l’annonce de l’accord de libre échange avec l’UE n’a rien de fortuite. La succession d’accords commerciaux signés ces derniers mois par l’Inde avec divers partenaires a progressivement modifié les rapports de force initiaux, réduisant la marge de contrainte américaine. Une évolution qui a incité l’administration Trump à revoir ses positions et à lâcher du lest.

Si l’auteur de « l’Art du Deal » n’a pas manqué de se vanter sur son compte Truth Social d’avoir obtenu un bon accord à ses yeux, les négociateurs indiens semblent – en fait – avoir réussi à contenir une bonne partie des ambitions américaines, en préservant leurs lignes rouges, tout particulièrement dans le secteur agricole.

Pour l’heure, rien n’est réellement arrêté. Seule une « déclaration conjointe sur le commerce » a été signée. Son contenu doit encore être formalisé dans le cadre d’un accord en bonne et due forme, susceptible d’être signé en mars prochain. En contrepartie d’une réduction des droits de douane à 18 % sur les produits indiens (contre25 actuellement en vigueur et la menace d’une nouvelle tranche de 25% en rétorsion aux achats de pétrole russe), Washington entendait obtenir un arrêt des achats indiens de pétrole russe ; un volume conséquent d’achats de biens américains et une baisse, voire une annulation, des droits de douane indiens à l’encontre des produits américains, ainsi que le démantèlement des mesures non tarifaires protectionnistes indiennes, tout particulièrement dans le domaine agricole, pour satisfaire le secteur agro-industriel US.

Pour l’heure, les Indiens ont – un peu – cédé, beaucoup contourné et surtout préservé leur autonomie de décision, esquivant toute dépendance préjudiciable à l’égard du « partenaire » américain et sans devoir rompre avec leur vieil allié russe. Ils obtiennent des conditions tarifaires très supportables (18%), légèrement meilleures que certains de leurs concurrents (19% pour l’Indonésie, 20% pour le Bangladesh et le Vietnam) et très en deçà de ce que doit supporter la Chine (31% en moyenne, pouvant monter à 145% pour certains produits). Sur des chaines de valeur où les marges sont généralement très faibles, quelques points de tarifs en moins peuvent, dans certains secteurs comme le textile par exemple, avoir des conséquences considérables, en influant sur la localisation d’usines, la création d’emploi, l’injection de capitaux et des transferts de technologiques. A ce « petit jeu », New Delhi s’en tire à bon compte et s’assure des débouchés outre-Atlantique pour des dizaines de millions d’emplois manufacturiers. Le soulagement est réel côté indien.

Néanmoins, plusieurs points demeurent flous et donnent lieu à des interprétations contradictoires, laissant augurer des frictions à venir.

  • Les achats de pétrole à la Russie : New Delhi consent à une réduction sensible et étalée dans le temps des achats, mais sans s’engager à les faire cesser. Alors que le pétrole russe représentait jusqu’à 35% du total des achats indiens (contre moins de 4% avant l’invasion de l’Ukraine et l’adoption des sanctions internationales), l’Inde entend redescendre autour de 15 à 17% d’ici le printemps 2026. Les diplomates indiens présentent ce geste comme un simple réajustement en vue d’une diversification souhaitable de leurs importations pétrolières, destiné à réduire leur dépendance à l’encontre de la Russie via le renforcement de leurs achats auprès de producteurs du Moyen Orient (Irak, Arabie saoudite, EAU) et dans une moindre mesure aux Etats-Unis et ponctuellement au Venezuela, qui était un important fournisseur de l’Inde avant l’adoption de sanctions américaines à la fin de décennie 2010. Mais cette présentation pourrait donner lieu à un imbroglio avec les Américains. Donald Trump a en effet signé le 6 février 2026 un décret présidentiel annulant la surtaxe de 25 % qu’il entendait instaurer en représailles aux achats de pétrole russe, compte tenu, selon lui, de l’engagement du gouvernement Modi à « cesser d’importer, directement ou indirectement », du pétrole brut russe, en plus d’acheter de l’énergie américaine. Sauf que l’Exécutif indien reste muet sur cette question et n’a jamais évoqué un arrêt total de ses achats de pétrole russe. Cette ambiguïté pourrait donner lieu à un regain de tensions entre les deux parties au cours des prochaines semaines.
  • Les 500 milliards d’achat de produits aux Etats Unis d’ici 2030. Sur ce point également, un certain imbroglio prévaut, en raison, là encore, de formulations imprécises. Cela a conduit la Maison blanche dans une publication officielle (Fact Sheet on the US–India Trade Deal) à s’éloigner de la formulation initiale de la déclaration commune et à subrepticement remplacer la formule « a l’intention de »(intends to) par « s’est engagé à » (has committed to), substitution qui induit une notion d’obligation, jamais avalisée par New Delhi. La vigueur des protestations indiennes ont conduit les Américains à rétropédaler. Par ailleurs, le montant de l’engagement ou plutôt de la promesse indienne (soit 100 Mds$ d’achat par an sur 5 ans) interpelle, sachant que l’Inde avait acheté pour un peu plus de 44 milliards de biens d’équipements américains et presque autant de services en 2024. Si on additionne biens d’équipements et services, soit un total d’un peu plus de 80 Mds$ pour 2024, cela signifierait une hausse d’environ 20% des importations indiennes en provenance des Etats unis. Ou s’agit-il juste des exportations de biens US vers l’Inde, ce qui équivaudrait alors à plus que doubler les importations indiennes, objectif autrement plus délicat à atteindre. Pour cela, les Américains souhaitent vendre du charbon, du GNL et des produits agricoles, tandis que les Indiens lorgnent plutôt sur des puces de dernières générations mais aussi des Boeing pour accompagner le développement de leur secteur aéronautique civil ainsi que des avions de surveillance maritime Poséidon, le « nec plus ultra » en la matière, ce que les amiraux indiens souhaitaient depuis longtemps. Mais aucune chance que Washington ne « fourgue » ses chasseurs F-35, les Indiens entendant conserver leur pleine et entière autonomie stratégique dans l’usage de leurs appareils de combat, sans dépendre du bon vouloir de fournisseurs américains bien trop proches du Pakistan. Ceci explique la commande d’au moins 114 Rafale supplémentaires conclue lors de la visite du président Macron à New Delhi.
  • Enfin, New Delhi s’est engagé à réduire la quasi-totalité des droits de douane sur tous les produits industriels américains mais aussi sur une « large gamme » de produits alimentaires et agricoles, notamment les drêches de distillerie, l’huile de soja, les fruits, les vins et les spiritueux.. New Delhi s’engage également à réduire des barrières non tarifaires qui entravent l’accès à divers produits américains, y compris pour certains produits alimentaires et agricoles. Le geste semble significatif, mais n’a – en fait – rien d’exceptionnel au regard du reformatage de l’économie internationale et des réductions tarifaires de nature similaire (sauf dans le domaine agricole) déjà accordées aux Britanniques ou aux Européens, dans le cadre de négociations d’accords de libre échange. Les Américains sont traités de la même manière que d’autres acteurs majeurs de la scène géoéconomique mondiale, tout en assurant en retour un accès significatif des produits indiens au marché américain. Concernant les concessions en matière agricole, de nouveau un certain flou prévaut, même si les Indiens semblent être parvenus à exclure du champs des négociations les céréales, la plupart des fruits frais et des légumes et épices, les produits laitiers et les cultures génétiquement modifiées (maïs et soja) destinées à la consommation humaine ou à l’alimentation animale. Les Indiens auraient cédé sur des importations de niche très ciblées (certaines légumineuses, noix, pommes), permettant de satisfaire a minima Washington sans perturber le système agricole local, en termes de sécurité alimentaire et de préservation des emplois.

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En dépit du manque de précision des engagements effectifs pris de part et d’autre, les grandes lignes de ces deux « accords commerciaux » conclus par l’Inde démontrent qu’il ne s’agit plus de simple ajustement tarifaire mais d’une tentative de refondation de relations bilatérales entre acteurs majeurs de la scène géoéconomique mondiale, au profit d’un de ses protagonistes les plus dynamiques. Lequel entend être (mieux ) traité au regard de ses performances économiques, actuelles et futures. L’Inde ne veut plus être considérée comme une simple puissance agricole et une économie de services mais comme un moteur de croissance (cf. les 7% attendus en 2026, bien supérieur aux prévisions concernant le monde occidental) alimenté par une industrie manufacturière en plein essor et des capacités technologiques qui ne cessent de vouloir s’affirmer. Ainsi en témoignent les projets de co-entreprises dans le secteur de la défense ou de l’aéronautique avec les Européens, mais aussi les investissements massifs des GAFAM américains dans le secteur indien des nouvelles technologies et des infrastructures d’intelligence artificielle ou l’invitation faite par Washington à New Delhi de participer à l’initiative Pax Silica, visant à reformater des chaînes d’approvisionnement de secteurs sensibles afin de garantir l’approvisionnement en semi-conducteurs, en matériaux avancés et la résilience industrielle dans un contexte géopolitique marqué par une trop grande domination chinoise dans de nombreux secteurs clefs.

Cette « mutation » des fondamentaux de l’économie indienne doit en faire en un fournisseur « fiable » pour ses partenaires étrangers, capable de produire de manière compétitive, en fonction des normes qualitatives demandées et à grande échelle. Tout l’enjeu actuel pour l’Inde est de devenir un maillon essentiel de chaines de valeur mondiales, tout particulièrement dans certains secteurs industriels, mais aussi de la santé (produits pharmaceutiques) et de plus en plus en matière de défense. Rien d’étonnant non plus que le pays entende conserver son autonomie stratégique et cherche à s’affirmer comme un pilier de stabilité à l’horizon 2035, dans un monde multipolaire dans lequel les chaînes d’approvisionnement mondiales, les flux énergétiques et les écosystèmes technologiques auront été profondément redessinés. Puisse Bruxelles et Paris en être conscients et saisir les opportunités qui s’offrent de cette nouvelle donne !