D’une étrange défaite à un étrange aveuglement : saurons-nous anticiper les effets du dépassement planétaire à l’horizon 2035 ?

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Nos dirigeants n’ont eu de cesse ces dernières semaines de célébrer – de belle et juste manière – la lucidité de Marc Bloch, en le panthéonisant. En s’appuyant sur son expérience d’historien, ce dernier s’est avéré un méticuleux « spectateur engagé » pour chroniquer, en sa qualité de réserviste rappelé, l’un des pires effondrements auquel notre pays a pu être confronté – la débâcle de mai-juin 1940, tentant d’en comprendre les causes et, à son modeste niveau, d’y faire face. Gardant en mémoire ces douloureuses évocations historiques d’un Exécutif engoncé dans des certitudes périmées et dépassé par des événements qu’il n’avait su appréhender, on ne peut que fulminer en constatant l’aveuglement dont font preuve nos dirigeants de 2026 à appréhender, dans leur pleine mesure, les effets, pourtant chaque jour plus visibles, du dépassement des limites planétaires.

Le changement climatique n’est, rappelons-le, qu’un des symptômes d’un processus systémique plus vaste, aux côtés de l’effondrement de la biodiversité, de la perturbation du cycle de l’eau douce, de la dégradation des sols, de l’acidification des océans…, soit au total 9 limites en passe d’être dépassées, ce qui menace de déstabiliser le « système Terre » (et « accessoirement » mettre à mal l’habitabilité de la planète…). Autant de phénomènes gravement perturbateurs qui vont conditionner nos existences quotidiennes au cours des années à venir et sont susceptibles de plonger le pays et sa population dans des abîmes bien pires que ceux du printemps / été 1940. S’interroger sur la capacité de nos autorités d’aujourd’hui et de demain à piloter les transformations et mutations qui se profilent à l’horizon 2035 et leurs multiples constitue, dès lors, un exercice salutaire. Parviendront-elles à mettre en œuvre une action publique vraiment appropriée et réellement efficace pour favoriser notre adaptation aux multiples contraintes qui nous guettent ? A ces sujets et à la lumière du bilan plutôt mitigé observable ces quinze dernières années, un certain scepticisme semble devoir prévaloir.

Un été 2026 meurtrier

Depuis quelques mois, entre canicules à répétition et très grands incendies dévastateurs, l’action de l’Exécutif hexagonal donne le sentiment d’un certain dilettantisme, voire amateurisme, alternant entre paroles fortes et grandiloquentes et maigres actions concrètes ; coupes budgétaires à contre-temps et retours en arrière sous pression de divers lobbies agricoles ou industriels. Si bien que confrontés à des situations « a-normales », nos dirigeants se cantonnent, la plupart du temps, à des réactions dans l’urgence, dont la qualité des résultats repose davantage sur l’abnégation (et parfois le sacrifice ultime) des personnels déployés sur le terrain que sur une bonne gouvernance, bien pensée, bien planifiée et bien budgétée. L’action publique est trop souvent conduite sur le fil du rasoir, dans l’urgence, sans réelle réflexion sur le long terme. De telles pratiques laissent transparaître ce qu’il faut bien appeler une incurie en matière d’anticipation et de de préparation face à de tels contextes de crise. Et cela, alors que scientifiques, prospectivistes et défenseurs de l’environnement ne cessent d’alerter, depuis une bonne quinzaine d’années, voire plus, sur le fait que de tels évènements hautement crisogènes, vont perdre en exceptionnalité pour devenir « LA » norme à l’horizon 2035 /2050. Sans que la portée de ces informations n’impacte réellement la posture de nos gouvernants. La fameuse saillie de Jacques Chirac « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs », datant du sommet de la Terre de 2002, demeure tragiquement d’actualité : trois présidents se sont succédé, ont regardé ailleurs ou fermé les yeux.

De la situation dans les écoles, les collèges ou les hôpitaux lors de la période de grandes chaleurs du printemps dernier, en passant par la lenteur du renouvellement de la flotte de Canadair ou l’enlisement des travaux du « Beauvau de la sécurité civile », transformant en véritable « serpent de mer » la question, pourtant cruciale, du statut des pompiers volontaires, émerge un même constat – douloureux : les actions publiques conduites depuis une bonne dizaine d’années sur tous ces sujets liés aux conséquences du dépassement des limites planétaires apparaissent le plus souvent et sauf exception, timorées, partielles, lacunaires, inadaptées, voire inexistantes. A chaque fois, l’Exécutif semble redécouvrir l’urgence de ces questions… Une posture qui n’est pas sans rappeler l’atonie ayant prévalu dans les années 1938/40, jusqu’à l’effondrement final.

De fait, l’évacuation massive de la population (près de 250 000 personnes) en Gironde et dans les Landes, durant la 3ème semaine de juillet 2026 – la plus grande opération en la matière depuis la Seconde guerre mondiale – n’était pas sans rappeler quelques brides d’images de l’exode de juin 40 ou de l’évacuation par la mer de la poche de Dunkerque ; la menace n’étant plus incarnée par la progression fulgurante de Panzer divisions de la Wehrmacht mais par celle de brasiers géants. Face à des événements aussi tragiques (42 0000 hectares incendiés en Gironde, des centaines de maisons brûlées, des dégâts et des pertes économiques en pleine saison touristique ou de pré-récolte se chiffrant en milliards d’€…) la sidération a tout autant frappé population que pompiers et autorités, ces dernières ayant du mal à assumer à ce qui ressemble par bien des égards à une bonne dose d’impréparation (5 Canadair sur 12 opérationnels le week-end du 23/25 juillet ; polémique au sujet de l’efficacité des cagoules équipant les soldats du feu…), tout en se cantonnant dans une posture de déni face à des événements mal appréhendés mais pourtant si prédictibles.

Le cas de l’utilisation expérimentale de l’avion de transport militaire A400 M et de son kit de lutte anti-incendie contre les feux en Gironde est révélateur de cette approche approximative, baclée et trop médiatico-centrée. La convention d’utilisation de cet appareil dans cette mission si cruciale et si innovante a été signée entre les ministères de la défense et de l’intérieur le 10 juillet, ouvrant la voie à un entrainement express des équipages miliaires à cet exercice de largage de produits retardants aussi périlleux qu’inhabituel et un engagement durant le week-end du 24/25 juillet. La réactivité est là, même si les premiers largages semblent avoir été approximatifs, ce à quoi il fallait un peu s’attendre du fait de la technicité de la manœuvre et de la complexité du contexte. Ce qui pose problème, c’est qu’il ne fallait pas être grand clerc pour corréler le fait que l’été allait être chaud, que le risque incendie allait se propager de manière croissante à travers tout l’Hexagone et que les capacités des moyens aériens à la disposition des pompiers risquaient – grandement – d’être atteintes du fait du vieillissement, connu de tous, de la flotte de Canadair. Pourquoi donc la convention des deux ministères a-t-elle été signée dans l’urgence début juillet, et non pas – à froid- en février ou mars par exemple, afin de mener de manière planifiée et maîtrisée expérimentation tactique et formation adaptée des équipages ? Certaines sources pointent du doigt des lenteurs bureaucratiques au sein du ministère de l’Intérieur, hypothèse relativement plausible au regard de divers précédents.

Dans un autre registre, le bilan de la succession des canicules subies durant le printemps et l’été 2026 pourrait atteindre, pour la seule France, les 10 000 victimes (déjà près de 6 000 recensés à la mi-juillet), prévision réfutée avec vigueur par le Premier Ministre devant le Parlement, qui témoigne de nouveau d’un certain déni institutionnel devant l’ampleur et la gravité des événements. Quel autre phénomène provoque actuellement plus morts au sein de la population française ? Confronté à la menace terroriste qui a engendré quelques 300 morts sur le territoire national sur la période 2015 / 2025, le pays a adopté tout un arsenal législatif ces dernières années, quitte à fissurer certains grands principes de l’Etat de droit. Et cette inflation législative s’est accompagnée d’une hausse spectaculaire des crédits en faveur des services régaliens de l’Etat chargés de contrer. La mobilisation de l’appareil d’Etat a été massive et permanente. Mais face à un phénomène létal pourtant près de 30 fois plus meurtrier que la menace terroriste, recensée sur seulement à peine 3 mois et non sur une pleine décennie, l’action publique s’avère limitée, éparpillée, fragmentée quand elle ne va pas, parfois, à contre sens de l’Histoire et de la Science (cf. la réintégration acceptée par le gouvernement de diverses propositions « non consensuelles », voire non scientifiques et carrément dangereuses pour la santé publique, dans la nouvelle mouture de la loi Duplomb). Face à la menace terroriste, se serait-on satisfait de mesurettes à la petite semaine ?

Quelle gouvernance face à une Nature « punitive » ?

Sécheresses récurrentes, stress hydrique croissant, canicules à répétition, incendies dévastateurs marquent cet été 2026 et succèdent à d’autres phénomènes météorologiques exceptionnels observés au printemps alors que d’autres sont déjà redoutés pour l’automne prochain (pluies diluviennes, crues, inondations et autres épisodes cévenols hautement dévastateurs). Nous voilà confrontés à une Nature (et non une écologie) punitive qui détruit les cultures, emporte les infrastructures ; détériore les réseaux de transport, fragilise les sites industriels Seveso, voire certaines installations militaires, accable les populations ; mobilise les services de secours, contraints de se redéployer de plus en plus difficilement et toujours plus rapidement d’une crise à l’autre (aujourd’hui le feu ; demain l’eau…). Des vagues répétées (et hélas prévisibles) de situations d’urgence, en passe de devenir la norme et non plus l’exception décennale, menaçant de saturer le système de santé, de déstabiliser le secteur assurantiel (et à terme financier) et d’accentuer les inégalités sociales et générationnelles, entre ceux ayant les moyens de se protéger et de se prévenir contre ces maux à répétition et la grande masse des Autres, de plus en plus exposés – intensément et fréquemment – aux éléments naturels et à leurs effets dévastateurs et morbides (ex : la décision, très critiquée, de concentrer les moyens anti-incendie pour la défense du Cap- Ferret au détriment de certains quartiers de la localité du Porge pourrait préfigurer d’autres choix polémiques, de plus grande ampleur, à l’avenir, dans divers domaines : eau, santé, logement).

Cette intrication de faits et de conséquences multidimensionnelles, qui impacte déjà si fortement la vie sociale et économique du pays, devrait en toute logique être au cœur de l’action politique, surtout à quelques mois de l’échéance électorale majeure de la vie institutionnelle française. Pourtant, là où devrait prévaloir pléthore de commentaires et de propositions pour empoigner avec vigueur de telles problématiques si cruciales pour notre avenir, c’est à peine si l’on distingue quelques murmures relatifs à ces problématiques. Des propositions ont été raillées alors qu’elles s’inspirent de (bonnes) pratiques déjà mises en place à l’étranger (cf. l’expérience espagnole sur ces sujets), mais sont superbement ignorées par les principaux (pré)candidats des principaux partis dits « de gouvernement », tout autant que par les divers faiseurs d’opinion et presse « mainstream ». Ceux-ci n’abordent que ponctuellement ces problématiques selon une approche trop souvent sensationnaliste, ce qui conduit à occulter leur dimension systémique et évite d’ouvrir un débat sérieux sur ce qu’il conviendrait de faire pour s’adapter – véritablement – à ces temps nouveaux qui se profilent et être en mesure d’anticiper de manière rigoureuse le « Jour d’après ». A l’action publique efficace, mobilisant tous les niveaux de la société aux vues de l’ampleur et de l’urgence des défis à surmonter, ne prévaut que les discours creux, remplis d’autosatisfaction purement fictionnelle ; des éléments de langage ineptes et des coups médiatiques circonscrit à des opérations de greenwashing sans lendemain.

Les circonstances dramatiques de cet été, appelés à se renouveler et à s’intensifier à l’avenir, nécessitent pourtant un débat de grande ampleur. Celui-ci devrait permettre de fixer des orientations précises et inscrites dans le long terme, destinées à gravir le « mur d’investissements » qui nous surplombe (évalué à minima à plusieurs dizaines de milliards d’€ par an, voire plus) et d’ouvrir la voie à de profondes réformes en matière d’adaptation de la société, de fonctionnement de l’économie et des entreprises, mais aussi d’organisation de l’Etat. Une démarche d’autant plus urgente qu’une cascade d’études, dans de multiples domaines, soulignent la vulnérabilité du pays face à ces changements mais aussi le trop peu déjà effectué (ex : l’insuffisances largement reconnue et renseignée des trois premiers plans nationaux d’adaptation au changement climatique) et le temps perdu qu’il sera difficile de rattraper. Gardons ainsi en tête que la France se réchauffe plus vite que la moyenne continentale et mondiale (hausse attendue de la température de 2°C d’ici 2030, 2,7 en 2050 et même 4°en 2100), ce qui nécessite une action publique vraiment à la hauteur des enjeux qui résultent de cette tendance mortifère.

Il apparait, à titre d’exemple, urgent de renforcer et de crédibiliser le ministère en charge de la transition environnementale (quelle que soit sa dénomination mais qu’il serait plus pertinent de rebaptiser « ministère en charge des réponses aux limites planétaires ») et en faire un portefeuille régalien majeur (ce qu’il doit impérativement devenir). Pour cela, et le rendre attractif à des « vrais animaux politiques », effectivement conscients des enjeux, il serait pertinent d’envisager lui transférer certaines composantes des corps habillés dont les missions correspondent à son vaste périmètre d’action : personnels de l’Office national des forêts, de l’Office français de la biodiversité, mais aussi – proposition plus disruptive – de la Sécurité civile et des sapeurs-pompiers (à l’exception des unités sous statut militaire, demeurant sous l’autorité du ministère de la Défense ou des Armées). En disposant de centaines de milliers de personnels sur le terrain, fonctionnaires ou volontaires, susceptibles d’intervenir face aux effets déstabilisateurs résultant du dépassement des limites planétaires, ce super ministère serait ainsi conforté budgétairement et pourrait envisager de gagner plus aisément certains arbitrages, en particulier face à celui de l’Agriculture, trop souvent à la botte d’intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général. Un tel transfert de personnels permettrait, par ailleurs, au ministère de l’Intérieur de se focaliser uniquement sur ses pures missions régaliennes de sécurité (lutte contre le terrorisme, la criminalité, les trafics, les ingérences étrangères…), domaines dans lequel la menace ne devrait guère décliner ces prochaines années.

Mais il est à redouter que le zèle réformateur de nos gouvernants en la matière se délite et s’enlise, entre incapacité intellectuelle à penser la rupture qui émerge dans sa globalité ; inertie bureaucratique et résistance de divers conservatismes en passe d’être profondément secoués par ces changements de paradigme. Ce sera aux citoyens de rappeler à la classe politique la priorité des actions et la hiérarchie des enjeux. A ce titre, la campagne électorale de 2027 pourrait constituer une opportunité « historique », et prendre une tournure très innovante et passionnante à suivre, cruciale pour se préparer dans de meilleures conditions aux échéances sombres qui se profilent à l’horizon 2025 et au-delà…