Au sortir d’un été caniculaire, éprouvant à plus d’un titre, il aura sans doute échappé au plus grand nombre un événement a priori anecdotique et sans grand intérêt pour la plupart des communs des mortels, hormis une petite poignée de marins, de géographes et de juristes : fin août, le Vanuatu a déposé une requête auprès de la Cour internationale de Justice (CIJ) de La Haye au sujet d’un contentieux territorial qui l’oppose à la France depuis plus de quatre décennies. Cette requête concerne la souveraineté sur deux îlots volcaniques perdus dans l’immensité du Pacifique sud, les îles Umaenupne [Matthew] et Umaeneg/Leka [Hunter] ainsi que l’établissement d’une frontière maritime unique entre les zones économiques exclusives et les plateaux continentaux des deux pays .
Comparée au conflit en Ukraine, à la situation dans le détroit d’Ormuz ou au drame de Gaza, l’affaire apparait de nature picrocholine et ne semble guère en mesure de « bouleversifier » les relations internationales contemporaines. Les deux îlots en question sont localisés à environ 445 kilomètres à l’est de la Grande Terre de Nouvelle-Calédonie, et à 280 kilomètres au sud-est du Vanuatu. Ces deux gros rochers émergés sont inhabités, difficiles d’accès, d’une superficie très réduite (70 hectares pour Matthew et 65 pour Hunter) et dépourvus de ressources en eau. Plantés au milieu des immensités océaniques, ils constituent de précieux havres pour la très diverse et très fragile faune aviaire du Pacifique sud. Le seul « actif » d’intérêt notable se limite à une station météo automatique installée par la France au début des années 80 sur Matthew.
Un contentieux territorial pas si anecdotique que cela
Rien qui soit, à première vue, susceptible de conduire à une crise d’importance. Sauf que droit de la mer, évolutions technologiques et enjeux maritimes, halieutiques et géoéconomiques aidant, la dimension sensible de ce dossier se situe dans les atterrages océaniques de ces deux confettis . Celui qui exerce sa souveraineté sur ces deux cailloux inhospitaliers contrôle en prime une zone économique exclusive (ZEE) de 350.000 km2 (quasiment l’équivalent de la superficie de l’Allemagne réunifiée) qui offre d’appétissantes opportunités en matière de pêche, d’exploitation des ressources minières des fonds marins, voire d’énergie.

Source : Wikipédia
Ces deux îlots (évoqués dans la littérature juridique anglophone sous l’acronyme MHIs / Matthew and Hunter Islands) ont été découverts par des marins britanniques à la toute fin du XVIIIème siècle sans susciter le moindre intérêt tout au long des décennies suivantes de la part des colonisateurs européens qui se livraient une concurrence acharnée pour s’approprier archipels et îles en Océanie.
Selon la thèse française, ce ne serait qu’en 1929 que Paris semble s’être décidée à prendre officiellement possession de ces deux micro-territoires même si aucune archive ne semble corroborer cette affirmation. Un article publié en 2023 dans le Journal of Pacific history édité par l’université néo-zélandaise d’Otago fait remonter l émergence de cette question de souveraineté des deux îlots au début des années 60 quand deux individus au profil assez atypique, un ressortissant australien et un Français de Nouvelle Calédonie, constatant l’absence d’indices de souveraineté sur les deux rochers cherchèrent à en prendre le contrôle et à faire reconnaitre cette appropriation par le tribunal de Port-Vila aux Nouvelles Hébrides, condominium franco-britannique instauré en 1906. La justice locale s’est dès lors tournée vers les autorités coloniales de tutelle, françaises et britanniques pour trancher la question. Au terme de trois années d’investigations diplomatico-juridiques, Londres et Paris se sont entendus pour estimer que les deux îlots contestés n’appartenaient pas aux Nouvelles Hébrides et les ont attribués à la France qui les a rattachés à la Nouvelle -Calédonie, décision actée dans un accord bilatéral datant de 1965.
Au milieu des années 70, alors que la perspective d’indépendance de la colonie franco-britannique se rapproche, Paris renouvelle ses revendications sur les deux îlots, y installe une plaque de souveraineté et mandate la Marine Nationale pour y effectuer des visites à intervalle régulier. Les décideurs français de l’époque anticipent l’adoption en 1982 de la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer qui va instaurer la notion de zone économique exclusive (ZEE). Une anticipation qui permet ainsi à Paris d’obtenir 350 000 km² d’espaces maritimes autour des deux îlots, soit 1/5ème de la ZEE de la Nouvelle Calédonie. Grande bénéficiaire de cette innovation juridique, la France se voit attribuer, grâce à son reliquat de possessions insulaires datant de la période coloniale – îles Eparses du canal du Mozambique, terres australes et antarctiques (TAAF), Polynésie et à autres possessions d’outre-mer – 10 186 624 km² de ZEE, la deuxième plus importante au monde après celle des Etats-Unis.
Une emprise océanique qui constitue avec son siège au Conseil de sécurité des Nations Unies, son arsenal nucléaire, ses moyens aéronavals, son rôle majeur au sein de l’Union Européenne, la francophonie et quelques autres « actifs stratégiques » ses principaux attributs de puissance lui permettant de revendiquer une place de choix sur la scène internationale, même si certains de ses atouts (espace maritime, francophonie) pourraient être beaucoup mieux exploités qu’ils ne le sont effectivement.
Mais le jeune Etat vanuatais lorgne également, dès son indépendance, sur les deux îlots et leurs espaces maritimes adjacents qui équivalent à un peu plus de la moitié de la ZEE vanuatuane (680 000 km²). Ainsi en 1983, les autorités de Port-Vila encouragent une opération symbolique de gesticulation diplomatique conduite par plusieurs chefs coutumiers visant à planter le drapeau du nouvel Etat sur Hunter. Paris y répond en intensifiant sa présence navale autour des îlots contestés. L’argumentaire vanuatais met en avant les liens culturels et coutumiers ancestraux liant les populations insulaires les plus méridionales de l’archipel aux deux îlots, considérés comme des lieux de culte et de rituels et zones de pêche, bien avant l’arrivée des Européens mais sans installation pérenne et permanente, faute de ressources en eau.
L’archétype d’une controverse post-coloniale dans un environnement post-occidental
Les choses vont rester en l’état pendant plus de trois décennies, sans que le contentieux ne soit purgé. Celui-ci va même s’approfondir au cours de la décennie écoulée, sous l’effet de plusieurs facteurs : les négociations en cours relatives à l’évolution du droit de la mer, et tout particulièrement le projet d’extension des droits d’exploitation sur le sous-sol et le sol du plateau continental, au-delà des 200 milles marins jusqu’à 350 milles marins, renforçant le potentiel maritime des deux îlots ; la dégradation de la situation politique en Nouvelle Calédonie (cf. émeutes de 2024) et les perspectives chaotiques concernant son avenir – le FLNKS, principale composante de la mouvance indépendantiste, soutenant ouvertement depuis 2009 la position du Vanuatu ; sans oublier l’activisme croissant de la Chine dans le Pacifique sud, qu’il s’agisse de placer ses pions dans la kyrielle de micro-républiques insulaires soucieuses de diversifier leurs sources de financement ou d’accéder aux ressources halieutiques et minières, que la souveraineté vanuataise sur le vaste domaine maritime incriminé faciliterait sans nul doute.
La visite du président Macron à Port-Vila en 2023, au lieu de favoriser une solution négociée va – paradoxalement – accentuer le contentieux et raffermir la détermination des autorités de Port-Vila à relancer l’affaire sur le front diplomatique. L’absence de progrès durant plusieurs rounds de discussions bilatérales ces derniers mois a incité le Vanuatu à se tourner vers la CIJ en cette fin d’été 2026. Certes, la procédure ne peut s’engager devant la Cour que si la France accepte la compétence de la cette dernière, ce que Paris pourrait refuser, à l’instar des positions adoptées par les Etats-Unis, la Russie ou la Chine, peu désireux de se soumettre à une autorité juridique internationale indépendante. Paris n’est pas signataire de la clause de déclaration d’acception de la juridiction obligatoire prévoyant la compétence automatique de la Cour. La France ne l’accepte qu’au cas par cas.
Mais persister dans cette posture – sur ce dossier et dans le contexte géopolitique de 2026 – serait aller à l’encontre de décennies de déclarations et d’engagements pris par la France en faveur du recours au droit pour régler des contentieux et soutenir une justice internationale, actuellement de plus en plus vilipendée par une multitude de puissances agressives et autoritaires. Refuser l’autorité de la CIJ serait pour Paris faire preuve d’une sorte tartufferie diplomatique. Agir de façon aussi flagrante à l’inverse de ses prises de postions traditionnelles ne manquerait pas de détériorer son image internationale et d’entacher sa crédibilité en se retrouvant dans le camp des « dynamiteurs » de ce qui reste d’un ordre international reposant sur le droit et la négociation.
D’autant que son principal alter-ego post colonial, le Royaume Uni, confronté à une affaire de nature relativement similaire avec Maurice (quoique bien plus dramatique, du fait de la déportation massive de la population de l’archipel des Chagos dans les années 60 pour faire place nette afin de construire en toute tranquillité la grande base aéronavale américaine de Diégo Garcia dans l’océan Indien) avait accepté de s’engager dans une procédure devant la CIJ, Port-Louis souhaitant récupérer sa souveraineté sur cet archipel conservé par le Royaume uni à l’indépendance, en 1965 . Il sera difficile à Paris de légitimer son éventuel refus aux yeux de l’opinion internationale alors que Londres, dans un cas nettement plus délicat, impliquant le sort de milliers de personnes, avait accepté une telle procédure. L’attitude de Paris sera scrutée avec amusement et intérêt à Moscou, Pékin, Tel Aviv ou désormais Washington. Que vont faire les « grands donneurs de leçon » français dans un tel cas de figure ?
Le choix est, de fait, délicat pour les autorités françaises. Faut-il, d’un côté, prendre le risque de détériorer son image de puissance moyenne modérée et défenseuse du droit international pour satisfaire des intérêts nationaux pas réellement vitaux ou, de l’autre, s’engager dans une procédure aléatoire sur la base d’un dossier reposant sur un argumentaire historique et juridique fragile dans un contexte régional et global post-colonial et post-occidental a priori peu favorable aux thèses défendues par Paris ?
Il convient par ailleurs de se méfier de l’expertise acquise ces dernières années par les juristes et diplomates vanuatais en matière d’usage « stratégique » du droit international comme le démontre leur rôle moteur dans la campagne pour la justice climatique engagée par plusieurs micro-Etats insulaires à l’encontre des grands pays industriels et émetteurs de gaz à effet de serre . La solution la plus sage serait de proposer au Vanuatu une cogestion des deux îlots et de leurs atterrages maritimes, sur le modèle de l’épilogue consensuel élaboré avec Maurice au sujet du contentieux concernant Tromelin.
Petits cailloux, grosses préoccupations…
Au-delà du sort de ces deux îlots perdus et de leur espace maritime, ce que redoute avant tout Paris – en acceptant la procédure devant la CIJ – est d’ouvrir une boîte de Pandore et de devoir faire face à une succession de contentieux susceptibles de grignoter au fil du temps son exceptionnel domaine maritime et ses possessions ultra-marines (Madagascar au sujet des Eparses, Maurice au sujet de Tromelin, les Comores au sujet de Mayotte, le Mexique ou de grandes entreprises minières avides d’exploiter les grands fonds au sujet de Clipperton…).
De telles offensives diplomatico-juridiques sont hautement probables au cours des années à venir et devraient devenir un sujet de préoccupations récurrent à l’horizon 2035, d’autant que certains protagonistes pourraient se lasser d’une trop longue et trop lente solution négociée pour privilégier des options plus musclées. Aura-t-on encore, en 2035, les moyens de réagir en cas de déparquement malgache, activement soutenu par la Russie ou la Chine, dans les îles Eparses, au vue de l’état de notre marine et de nos moyens de projection, et surtout de nos finances publiques, en gardant à l’esprit tous les autres enjeux majeurs – sécuritaires, politiques, économiques, démographiques, environnementaux – auxquels devra faire face le pays alors ? Pas certains que nos partenaires européens se mobilisent activement à nos côtés dans un projet de Reconquista de ces reliquats coloniaux.
L’affaire s’avère, finalement, loin d’être anecdotique. Pour nombre d’observateurs, renoncer à notre souveraineté sur Matthew et Hunter conduirait à ébrécher notre patrimoine maritime mondial et à enverrait un mauvaise message relatif au devenir de notre présence en Nouvelle Calédonie, et au-delà, de notre poids dans la région Indopacifique. C’est un test pratique, grandeur nature, de la capacité de nos gouvernants, actuels et futurs, à ne pas brader la souveraineté du pays sur des enjeux territoriaux et maritimes. En cette période préélectorale, la question des deux îlots pourrait même surgir durant la campagne présidentielle du printemps 2027, le Rassemblement national ayant déjà accusé ces derniers mois le pouvoir macroniste de faiblesse en la matière et de préparer la cession de territoires et la renonciation à la souveraineté.
Le même problème se pose à nos bons amis anglais, et cela à une échelle bien plus préoccupante, si l’on se réfère aux récentes déclarations du président argentin Milei au sujet de sa volonté de récupérer l’archipel des Malouines. Londres est confronté à une dangereuse fenêtre de vulnérabilité sur ce dossier, alors que l’attitude des Etats-Unis apparaît au mieux « fluctuante », au pire ambigüe, et que l’état – que certains analystes qualifient de « hautement critique » – de la Royal Navy ces derniers mois ne laisse guère entrevoir la capacité de rejouer une reconquête victorieuse « à la Thatcher », faute de frégates, de moyens amphibies et logistiques en nombre suffisant. Pas sur, de nouveau, que les partenaires européens et otaniens habituels des Britanniques se montrent très déterminés à participer à une aventure post-coloniale périlleuse en Atlantique sud.
Dans un monde contemporain complexe et turbulent, qui se révèle chaque jour un peu plus « post-occidental », les puissances moyennes européennes comme la France et le Royaume Uni vont être confrontées, en plus des enjeux globaux qui se profilent dans leur métropole (dépassement des limites planétaires, vieillissement démographique, renversement de l’ordre international pos-1945, nationalisme agressif de puissances expansionnistes, prime à la force au détriment du droit…) à des défis spécifiques découlant des vestiges de leur épopée coloniale. Rien qui ne soit réellement vitaux pour leurs intérêts mais tendance préoccupante qui devrait marquer une perte de spécificité léguée par l’Histoire et porte un risque de reclassement (sans nul doute douloureux) dans la hiérarchie des puissances à l’horizon 2035.
